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Cette autre façon de pourvoir une citoyenneté pleine et responsable

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À l'orée de la nouvelle rentrée scolaire 2017/2018, la question qui se pose est la suivante: quid du rôle du savoir et de la connaissance dans notre nouvelle société post-révolutionnaire? Il n'est pas d'abord sans rappeler que la Tunisie jouit d'une longue tradition dans la promotion du savoir et de l'apprentissage. L'université Zitouna fondée en 737 et l'école Sadiki en 1875 témoignent de cet engouement pour le savoir. Lequel engouement a été conforté au lendemain de l'indépendance par des réformes en faveur d'une éducation gratuite et obligatoire pour tous.

Feu Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne, avait parfaitement compris l'enjeu de l'éducation pour une jeune nation qui venait de s'affranchir du joug du colonialisme. Il avait, à cette époque, consacré la plus grosse enveloppe budgétaire pour propulser une politique éducative, moderne, séculaire et gratuite, dont le résultat a eu un impact positif sur les générations ayant succédé à l'indépendance. Avant la chute de la dictature de Ben Ali, l'expression société du savoir revenait comme un leitmotiv dans les discours officiels. Bien qu'elle ait servi de cache misère à un système éducatif qui venait progressivement à s'essouffler, elle traduisait néanmoins la continuité de cette même volonté.

Mais qu'à cela ne tienne, l'intérêt pour l'éducation ne s'est jamais émoussé. Il prend même plus d'importance par les temps qui courent où l'on s'échine à faire réussir le projet démocratique dans notre pays. Car démocratie et éducation sont viscéralement liées l'une à l'autre. Et pour cause, la démocratie ne peut éclore que dans une société où l'éducation et son corolaire la culture occupent une place centrale. Sinon, c'est à une majorité ignorante, susceptible de nuire aux intérêts de la nation que le pouvoir sera confié. Étant à la base des décisions importantes et des choix décisifs, les citoyens et les citoyennes se doivent donc de disposer d'un niveau d'instruction moyennement élevé et d'une culture solide à même de les prédisposer à agir à bon escient.

C'est donc vers une nouvelle approche éducative qu'il faut s'orienter. Laquelle ne devrait pas se limiter seulement aux jeunes et aux moins jeunes, censés tout naturellement faire l'apprentissage du savoir tous azimuts dans les structures traditionnelles -école, lycée et université- mais engloberait, sans exclusion aucune, toutes catégories et toutes tranches d'âges confondues de la population. Ceci est d'autant plus vrai que nous vivons aujourd'hui dans un monde où la science et ses applications sont omniprésentes. Lesquelles ont profondément changé notre manière d'être, de se comporter et de percevoir le monde. Donc, pour pouvoir suivre toutes ces évolutions, se positionner et se repérer par rapport à elles, ce dont nous avons le plus besoin c'est d'une éducation récurrente, à long cours et tout au long de la vie. Laquelle nous préparerait à accomplir une citoyenneté pleine et entière. Sauf que si cette dernière est dépourvue d'un minimum de savoir scientifique garanti, elle sera condamnée à demeurer continuellement tronquée, car amputée de l'une de ses principales composantes.

Pour pallier cette tare, les sociétés industrialisées ont trouvé la parade depuis le début du siècle écoulé. Soucieuse de diffuser les connaissances scientifiques, le plus largement possible, parmi les différentes tranches de leurs populations, elles ont mis en place des centres de sciences, sorte de plateforme intermédiaire entre société et structures traditionnelles du savoir. Ces centres, ouverts à tous les publics, renseignent sur les dernières découvertes scientifiques, apportent des réponses aux multiples questions éthiques soulevées par la science et la technologie et offrent l'occasion de débattre, de dialoguer et d'échanger différents points de vue sur les dernières questions scientifiques qui agitent le monde. Ils se veulent somme toute des espaces d'information, de vulgarisation, mais aussi d'apprentissage autre que celui classique, axé sur une pédagogie codifiée tel que dispensée dans les établissements éducatifs traditionnels. La mission qu'ils se donnent est de mettre la science en culture. Et le but qu'ils se fixent est d'intégrer cette même culture dans la culture générale de tous.

Outre le fait de permettre d'apprendre autrement, de faire découvrir les sciences, et de s'émerveiller, ces centres ont aussi pour tâche de faire valoir auprès du large public les liens parfois invisibles entre les différentes disciplines scientifiques qu'elles soient exactes ou humaines, fondamentales ou nouvelles. Une manière comme une autre de déconstruire la façon avec laquelle la science est traditionnellement perçue et enseignée au sein des établissements éducatifs, c'est-à-dire éclatée en multiples micro-disciplines. Ainsi, la science est présentée comme un entrelacs reliant toutes sortes de disciplines scientifiques. Une présentation à même d'aider tout un chacun à l'appréhender dans toute sa globalité pour une meilleure compréhension de ses fonctionnalités.

Force est de rappeler que la Tunisie a été précurseur dans ce domaine, celui de la vulgarisation scientifique, et ce depuis les années quatre-vingt-dix. Elle a été la première, à l'échelle régionale, à mettre en place son propre centre de sciences. Un investissement dans le savoir ô combien porteur pour les générations qui allaient suivre. Le but d'alors est de contrecarrer la montée de l'intégrisme, mais aussi d'élargir les champs de connaissances à toutes les catégories de la population. Confié à Tahar Gallali, Professeur de géologie à la faculté des Sciences à Tunis, ce projet était inscrit dans la réforme éducative globale, initiée par feu Mohamed Charfi, ministre de l'Éducation de l'époque.

Structurée autour de quatre pavillons et d'un planétarium, la Cité des Sciences à Tunis donne à lire la science en grands récit transversaux; depuis l'origine de l'univers et la place de la terre dans le système solaire, en passant par les millions d'années de présence de l'humanité sur terre. Un tel enchainement, offrant des repères couvrant tous les temps de la science, aide les citoyens à mieux se positionner dans le temps et dans l'espace, à savoir garder le sens de la mesure, et à relativiser.

Soucieuse de porter le message de la science au-delà de son aire d'implantation, la Cité des sciences a pratiqué et pratique encore le nomadisme scientifique. Elle transporte à bord d'un bus, jusqu'aux confins les plus reculés de la Tunisie, des manipulations, des ateliers, des planétariums démontables et autres outils pédagogiques et didactiques. Son objectif, outre le fait de renforcer l'égalité des chances dans l'accès aux sciences et aux technologies, est celui de transmettre le goût d'apprendre et le plaisir de savoir.

Faisant sienne la pratique interactive, la Cité des Sciences à Tunis propose des itinéraires participatifs et aventureux. Il ne s'agit pas de reproduire les mêmes principes d'une pédagogie active, mise en application dans les structures classiques d'apprentissage, mais plutôt d'inverser la logique en changeant la relation au public. Ainsi, le médiateur scientifique présent sur les lieux est tenu d'établir avec le visiteur une relation horizontale plutôt que verticale. Il cesse de faire face à lui et se met plutôt à son côté. Les deux parviennent alors à devenir acteurs d'une science qui est en train de se faire. L'objectif étant de susciter l'envie de vivre une expérience unique que le désir d'apprendre véritablement. Une manière de procéder qui nous rappelle tant une célèbre citation de Paulo Freiré, pédagogue brésilien (1921-1997): "Personne n'éduque personne, personne ne s'éduque seul, les hommes s'éduquent ensemble par l'intermédiaire du monde". Et le monde ce sont toutes ces manipulations et tous ces outils pédagogiques et didactiques renvoyant à des multiples théories et principes scientifiques que la Cité des Sciences à Tunis a engrangées dans ses différents pavillons depuis le tout début de son ouverture.

Pour conclure, l'appropriation d'un savoir scientifique minimum garanti ou d'un Smig scientifique est à même de nous permettre d'accomplir pleinement notre citoyenneté dans cette nouvelle Tunisie fraichement démocratique. Une citoyenneté qui puiserait sa source dans cette autre façon de voir le monde tel qu'il est et non pas tel qu'on désirerait qu'il soit.

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