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Pourquoi certains n'ont pas de limites sur Internet

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On est souvent choqués de voir ce que les gens postent en ligne. Il vous est probablement arrivé cette année d'halluciner devant un Tweet blessant, une photo de beuverie postée sur Facebook, une vidéo gênante sur YouTube, ou un commentaire pas très professionnel sur LinkedIn, venant de l'une de vos connaissances. Pour quelles raisons certains paraissent n'avoir aucune pudeur sur les réseaux sociaux, quand d'autres, au contraire, se montrent plus sélectifs et secrets? Et quelle devrait être votre propre stratégie?

Selon une étude récente menée par les chercheurs Ariane Ollier-Malaterre, Nancy Rothbard, et Justin Berg, deux facteurs fondamentaux orientent nos choix en matière de réseaux sociaux. L'un est constitué par notre façon de poser les limites: sommes-nous des "integrators" (qui assemblent) ou des "segmentors" (qui séparent)? Si vous êtes un "integrator", vous aimez construire des ponts entre votre vie professionnelle et votre vie personnelle. Les "integrators" font tout leur possible pour mélanger travail et vie privée -ils aiment parler de leurs enfants au bureau, ne sont pas gênés d'amener du travail à la maison, et sont heureux de partager les mêmes informations avec leurs collègues qu'avec leurs amis et leurs proches.

Si vous êtes un "segmentor", vous aimez séparer vie professionnelle et personnelle. Les "segmentors" construisent des barrières entre leur travail et le reste de leurs vies. Sur les réseaux sociaux, cela peut signifier filtrer les accès, rendre votre profil inaccessible aux recherches, ou compartimenter votre réseau en utilisant LinkedIn pour les contacts professionnels et Facebook pour les contacts personnels.

L'autre facteur est la façon dont on veut être vu par les autres: souhaite-t-on faire bonne impression ou s'exprimer? Ceux qui veulent impressionner considèrent les réseaux sociaux comme un moyen d'être mis en valeur -ils veulent se construire une bonne réputation pour s'assurer une base solide de followers. Comme l'écrivent les chercheurs, ceux qui veulent impressionner aspirent à "diffuser des informations à leur avantage (réussites, belles photos...), leur donnant une image glamour (récits de voyage et photos) ou l'air cultivé (articles de presse intéressants)". Ils évitent aussi de poster des choses pouvant déclencher la controverse et contrôlent de façon attentive photos, tags et commentaires.

Pour ceux qui veulent s'exprimer, séduire les autres n'est pas le but des réseaux sociaux; c'est une opportunité pour que les autres vous voient véritablement. Cela consiste à se livrer davantage en ligne: partager ses faiblesses, faire part d'opinions pouvant être mal vues, écrire à propos de mauvaises expériences ou poster des photos qui ne plairont pas à tout le monde.

Quand nous combinons notre façon de poser les limites avec nos motivations concernant notre image, nous parvenons à mieux cerner les stratégies que nous employons et à savoir comment les autres nous apprécierons et nous respecterons. Les "integrators" aimant s'exprimer ne filtreront pas leurs contenus, ni leur public. Cette stratégie d'ouverture est la moins chronophage et la plus authentique, mais il faut lui sacrifier le respect et l'appréciation: on dira alors que ces gens en disent trop et qu'ils partagent des informations trop personnelles. Et c'est sûrement encore plus vrai aujourd'hui: comme je l'ai constaté récemment, de nombreux signes montrent que comparée aux autres générations, la génération Y semble accorder plus d'importance à sa propre expression qu'à l'approbation sociale.

Les gens qui veulent partager leur point de vue sont capables de conserver le respect des autres en compartimentant leurs publics. Par exemple, en gardant séparés leurs réseaux sur LinkedIn et Facebook, les "segmentors" peuvent continuer à exposer leur véritable identité et leurs expériences auprès de leurs amis et familles sans se nuire ou offenser des collègues. Cela pose néanmoins des défis concernant leur appréciation par autrui. Comme l'expliquent ces chercheurs, de récentes études montrent que "41% des utilisateurs de Facebook pensent qu'il est irresponsable d'ignorer une demande d'ami émanant d'un collègue" et que "les jeunes salariés sont connectés sur Facebook à 16 collègues en moyenne". Les "segmentors" qui s'efforcent de s'exprimer devront donc expliquer à leurs collègues pourquoi ils ne les acceptent pas comme amis sur Facebook, et donc les laisser libres de se demander ce qui se cache dans ce jardin secret.

Les chercheurs utilisent d'ailleurs cet argument convaincant: plus on garde un œil sur notre image, plus on gagne en termes de respect et d'appréciation. Selon les chercheurs, en compartimentant ce qu'on partage entre différents publics, on se crée des relations en ligne qui "reflètent la nature personnalisée des relations dans la réalité". Mais attention, cela demande beaucoup de travail. Peu de gens trouvent le temps et l'énergie de créer et de maintenir des listes séparées de contacts pour partager différents types d'informations, et de faire évoluer ces listes en fonction des changements de leurs relations. Et malgré nos efforts, nous ne pouvons pas toujours empêcher des amis de franchir nos limites.

Personnellement, faisant plutôt partie des "integrators", j'ai un nombre assez conséquent de contacts professionnels dans mon réseau Facebook. Ma femme, elle, est un "segmentor" -au point qu'elle se hérisse à la simple mention de son existence dans les médias sociaux. Selon notre expérience, la segmentation est la préférence qui domine les relations: des limites floues sont bien plus contrariantes pour un "segmentor" que des barrières pour un "integrator". En réalité, Rothbard et ses collègues ont mené une étude prouvant que les "segmentors" étaient moins heureux et investis lorsque leurs employeurs proposaient une garderie sur place. Même quand cela ne les touche pas directement, la simple présence des familles d'autres personnes attaque leurs barrières mentales.

Puisque beaucoup de gens sont des segmentors, être apprécié et respecté demande à ce qu'on soit plus sélectif quand à ce qu'on partage et avec qui. Or, il existe un moyen d'être sélectif sans passer un temps démesuré à gérer différents réseaux et listes: cela s'appelle la conversation. Je vous propose donc une règle: quand vous avez un doute, partagez plutôt off-line.