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Le jeune exilé

Publication: Mis à jour:
EXILE IN FRANCE
PHILIPPE HUGUEN via Getty Images
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Une faible lueur transperce une fenêtre à l'étage. A peine si on distingue le gabarit du modeste logis bâti sur un rez de chaussée avec un étage. Dehors Il fait nuit depuis longtemps déjà. Des réverbères émane une lumière pale formant des anneaux nébuleux qui laissent deviner dans la nuit sombre le manteau brumeux qui couvre la petite bourgade. La soirée est plutôt fraiche pour un mois de septembre.

S'il y avait une chose que le jeune homme ne pouvait oublier c'était l'adresse de son oncle. Il l'a demande à quelques passants qui lui indiquent aimablement l'endroit exact. Il arrive finalement devant la porte d'un café fermé ; A l'intérieur les lumières sont éteintes. La salle est vide. Le jeune homme regarde sa montre, Il est dix heures.

Il frappe à la porte. Un homme ouvre la fenêtre du dessus et demande : "qui est-ce ?"
- " Je suis le neveu de Yahiathen", répond le jeune homme.

L'homme descend et ouvre la porte vitrée du café. Un rideau suspendu dans le bois de la porte empêche de voir à travers le verre. Un jeune homme, Selmane, portant une valise en carton est debout devant lui. Un jeune de dix neuf ans, grand et une mine déjà pénétrée par les revers de la vie. Il fait nettement plus âgé. A cette époque il n'y avait pas de temps pour l'adolescence fallait-il donc se convertir rapidement en adulte.

- "Moi c'est Saad, bienvenue. Ton oncle Yahiathen n'est pas encore rentré du travail, il fait partie de l'équipe du soir mais il ne doit pas tarder à arriver ; entre !"

Selmane remercie le brave Saad qui l'invite à prendre place dans une table au fond de la salle et va dans la cuisine pour lui préparer quoi manger.

Selmane a faim, il n'a rien mangé toute la journée. Il vient de loin. Il arrive de Marseille à bord d'un train. La veille il débarqua du France après une traversée éreintante de trente six heures à partir d'Alger. il a encore mal au crane et l'impression qu'il tangue sur la chaise de la troisième classe du bateau.

Saad prend place face à Selmane et entame avec lui la discussion après lui avoir servi son diner. Le jeune homme, quelque peu gêné, mange avec beaucoup de retenue. C'est que Saad a bien connu le père de Selmane. Il lui demande de ses nouvelles. Celles d'un autre oncle qu'il avait connu aussi.

Le père a quitté la France à la fin de la guerre. Il a eu un accident qui l'a rendu inapte au travail. Une histoire d'alerte de bombardement. Il fallait se mettre vite à l'abri, dans sa précipitation il trébucha et fit une mauvaise chute. Il s'en tirera avec deux cotes brisées.

En regardant par une vitre du café Saad remarque que la lumière dans la chambre de Yahiathen est allumée.

- "Tiens ton oncle est rentré. Patiente, je vais l'appeler".

Yahiathen pousse la porte du café et à la vue de son neveu. Il ne peut pas empêcher ses larmes. Il a les yeux déjà embués. Mon Dieu que la vie est dure ! Comment peut-elle pousser un jeune à peine majeur à venir chercher du travail dans un satané bassin houiller d'une inhospitalière région que noircit d'avantage les monticules de charbon extraits de la mine.

Yahiathen remercie Saad et demande à Selmane de le suivre.

Le lendemain, le jeune homme est embauché comme mineur.

Avant de partir en France chercher du travail, Selmane est resté une année à Alger chez son oncle maternel. Il y est venu pour travailler mais son oncle n'a pas pu lui trouver où le caser. Harassé par sa longue attente il se résout à partir "de l'autre coté" car il fallait venir en aide à son père qu'il a laissé au bled. Selmane est l'ainé d'une fratrie de six membres. Il a un frère et des soeurs de bas âge.

Quelques années auparavant, dans son petit bled, il a réussi à obtenir son certificat de cours fin d'études. Par rapport aux enfants de son âge, dans son village natal, on ne peut pas dire qu'il a eu une enfance dure. Plutôt choyé par ses parents, il est un garçon préservé. Ce n'est pas lui qui peut accomplir des taches ardues. C'est ce qui a suscité la vive émotion de son oncle chez Saad.

Selmane n'est pas prédestiné à travailler dans la mine. Il sait lire et écrire. Son séjour à Alger a été pour lui une grande perte de temps. Il le prend mal, un échec qu'il veut désormais oublier.

A peine sevré de la tendre attention de sa mère qui le chouchoutait Selmane découvre ce qu'est le travail dans la mine. Il voit désormais ces masses de sous-prolétaires qu'on asservit à merci comme des automates. Ils ne sortent du trou que pour y retourner aussitôt. Ils vivent coincés dans le noir de leurs jours qui défilent imperturbablement. La mine est leur seul univers qu'ils ne quittent que pour aller se reposer dans leurs taudis qui leur servent de chambres.

Le père de Selmane est descendu dans le trou, ses deux oncles aussi depuis trente ans déjà. Yahiathen est le dernier à être retourné au bled, il ne travaille pas au fond car il est vieux pour ça et déjà malade. Son chef lui fait faire des tâches plus adaptées à sa condition, en plein air.

Tels des damnés, très tôt le matin, les hommes fourmillent autour des accès de la mine. Ils portent dans leurs mains leurs lampes et leurs gamelles, autour d'eux tout est obstinément gris: le ciel, les toits des maisons, les murs, le sol, leurs âmes prennent aussi la couleur de ce maudit charbon.

Selmane sait qu'il ne va pas s'éterniser dans ce coin perdu. C'en est trop dur pour lui. Il lui faut changer d'air. Ce premier jour il a failli se briser le tibia en buttant sur une barre à mine. Il s'en sort avec une méchante blessure qui lui crève la peau de la jambe qui saigne abondamment.

Les jours puis les mois passèrent. Un jour, de retour du travail la logeuse de Selmane, une vieille d'un certain âge, l'appelle et lui remet un télégramme du bled. Ce genre de papier ne présage rien de bon. Par crainte un peu Selmane ne l'ouvre pas tout de suite, il le garde dans sa main et va dans sa chambre. Sur la petite banquette qui lui sert de lit, il s'assied et lit le papier.

Quatre mots : "Ta maman est morte", disait le le papier signé de son cousin.

La maman de Selmane est morte en donnant naissance à une fille. Elle n'a pas survécu à un accouchement compliqué. Elle avait trente huit ans.

Il pense à son père qui se retrouve avec quatre enfants orphelins de bas âge dont un nouveau né.
Sa pauvre mère le choyait comme un prince. Elle se pliait en quatre pour lui, elle n'ignora aucune des recettes qui pouvaient faire du bien à son fils que les femmes de la famille, des amies proches ou parmi ses connaissances lui recommandaient et qu'elle n'eût administrées à son fils. C'était primordial pour elle.

Autour du jeune homme rongé par la douleur et le chagrin, des amis originaires de son village et des villages voisins, d'autres Algériens qu'il a connus depuis qu'il est là, viennent le voir chaque soir. L'exil soude les rapports humains. Des jeunes de sa génération et des moins jeunes lui manifestent leur solidarité et leur bravoure.

Durant plus de quinze jours ils ne manquent pas au devoir de venir veiller avec lui et le soutenir dans son épreuve. C'est forcément leur douleur aussi celle de ce jeune homme qui n'a pas vu sa mère partir. La communauté se reforme pour apaiser le mal de l'éloignement qui ronge ses membres. Une thérapie contre les assauts imprévisibles des jours sans.

Désormais le fardeau de l'exil pèsera d'un poids insupportable sur les frêles épaules de Selmane.

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