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Carnet d'octobre 1988

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october 1988 algeria

Le jeudi 6 octobre 1988, en compagnie de mes parents, je rentrais à Alger venant de Guenzet en petite Kabylie. En leur compagnie j'avais passé quelques jours de vacances profitant de la douceur automnale dans la quiétude d'un coin perdu.

Au matin du 6 octobre, nous primes le car ignorant tout de ce qui s'était passé la veille à Alger. Des discussions dans le car faisaient état de troubles sérieux dans la capitale.

- "La télévision en a parlé, c'est que c'est sérieux", disais-je à mon père.

Du coup, une lourde atmosphère régna dans le bus. Arrivé à El Yachir, le bus s'arrêta pour la pause déjeuner en face d'un restaurant. Les commentaires allaient bon train, les infos devenaient de plus en plus alarmantes. L'heure était à l'embrasement.

Le bus tardait à reprendre la route, les voyageurs s'impatientaient et ça commençait à devenir très pesant, voir même flippant. Les heures passaient et on nous dit que la route n'était plus sûre. Le conducteur décida de rebrousser chemin et de rentrer sur Guenzet.

Mécontents les passagers, en désespoir de cause, essaieront vainement de le dissuader. Rien à faire. Sa hiérarchie lui déconseilla de continuer sur Alger. Résignés tout le monde reprit place dans le bus et nous rentrâmes à Guenzet.

En cette fin de journée du 6 octobre, la quiétude des lieux laissa place à une froide frayeur. Nous réussîmes à appeler au téléphone pour s'enquérir de la situation : Alger était en feu, il y aurait eu des morts. C'était le choc. Le silence de la nuit devenait insupportable. Il noyait dans ses plis les quelques paroles qu'on échangeait de temps à autre.

Avec mon père nous décidâmes de prendre le premier bus sur Sétif le matin du vendredi 7 octobre. Nous nous sommes dit de Sétif on allait certainement trouver un moyen de regagner Alger. Le train par exemple. Il était 14 h. Nous gagnâmes la gare de Sétif dans l'espoir de sauter dans le premier train pour Alger. Le prochain était annoncé à 2H00 du matin. Il partait de Constantine à minuit. C'était déjà une première solution. Nous nous rabattîmes sur les taxis, justement il y avait un qui attendait le client et qui partait dans l'heure qui suivait. Sauvés.

On allait pouvoir rentrer à Alger. Le taxi s'emballa vite.

Les passagers à bord donnèrent voix aux rumeurs qui prenaient des proportions inverses au black-out médiatique imposé par les médias officiels autour des événements de l'avant-veille ; il était évident que le système essuyait la première secousse qui ébranlait ses fondements. L'état de siège est décrété.

Nous dépassions les portes de fer quand des taxis venant en sens inverse alertaient notre chauffeur en allumant leurs feux. Quelque chose ne tournait pas rond. Il finit par s'arrêter. Il demandait ce qui se passait. On lui déconseilla de continuer sur Alger car des individus inconnus à hauteur de Bouira barraient la route aux véhicules et rackettaient les passagers. Donc retour à Sétif.

Après avoir consulté mon père j'ai dit au chauffeur de nous déposer à la gare de Beni Mansour.
Naturellement, il fallait attendre le train de Constantine attendu à 4h00 du matin. Il était seize heures. Attendre pendant douze heures un train à Beni Mansour sans la moindre commodité. Ni toilettes, ni boutiques ni café. Rien. Juste une bâtisse oubliée à bord d'une voie ferrée pas loin d'un oued sec et rocailleux.

Le train arriva à quatre heures. A bord nous succombâmes à l'étreinte du sommeil avant Alger que nous atteignîmes au petit matin. En sortant de la gare d'Hussein dey je vis des treillis brandissant leurs kalachnikovs debout devant un char. L'armée était dans les rues. Les stigmates des heurts de l'avant-veille étaient encore fumants.

Notre voyage aura duré quarante-huit heures.

Dans l'avion d'Air France qui m'emmenait à Paris quelques jours plus tard je me suis plongé dans le nouvel Obs qui, déjà, réservait sa une à "la sanglante faillite". L'emblème national couvrait la page de garde de l'hebdomadaire avec une étoile sanguinolente. Jean Daniel titrait son édito "le requiem d'un mythe" ; Plantu dans le journal le Monde avait réservé son dessin aux événements du fameux vendredi sanglant. Il caricaturait déjà les barbus. Dans le tumulte de ces événements un certain Ali Belhadj jaillissait dans les colonnes du journal.

J'apprenais qu'une démonstration de force sous forme d'un rassemblement eut lieu à la place du premier mai après la prière du vendredi. Rassemblement suivi d'une marche vers la place des martyrs où s'était produit le monstrueux carnage; Les forces de sécurité ouvrirent le feu faisant des centaines de morts.

L'Algérie, fébrile, se découvrait dans le sang. Dans le bourdonnement sourd de l'environnement conditionné de l'avion je lisais sans finir ces papiers cuisants.

"Bienvenus en France" retentit soudain la voix de l'hôtesse de l'air comme pour interrompre le cauchemar des gazettes et me tirer de l'évidence que l'Algérie devait s'acquitter de la facture de ses contradictions. Facture qui s'avéra non seulement salée mais sanglante.

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