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Achour Mihoubi Headshot

Achour, mon oncle

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Il avait vingt et un ans quand pour la dernière fois il rendit visite à sa mère, ses deux frères et sa sœur. Il commençait à faire nuit quand il fit irruption dans la maison familiale. Il portait un treillis militaire.
C'était la première fois que sa famille le voyait avec cette tenue. Ils avaient compris. Il a eu ses galons et fait partie désormais de l'Armée de libération nationale. Définitivement.

"Il a mis la tenue" comme on dit chez nous et de ça il en était fier.

Sa mère savait qu'elle venait de perdre son cadet souriant. Elle le chérissait tant son jeunot pressé qui était debout, là devant elle, et de moins en moins, uniquement par surprise, au gré de ses apparitions éphémères nocturnes. Allait-elle le revoir ? Elle lui battait froid à l'idée des soucis qui pouvaient s'abattre sur ses deux autres fils. Le cantonnement militaire était à peine à quelques encablures du village et il n'était pas exclu que la famille allait être inquiétée en représailles de son fils qui a rejoint le maquis.

L'automne tirait à sa fin, l'hiver se faisait précoce, la nuit s'annonçait fraîche. A la maison on s'apprêtait à dîner à la lumière pâlotte d'un quinquet que les branches sombres du toit des vieilles maisons kabyles absorbaient. Le feu, nourri de braises ardentes dans le Kanoun, crépitait. Le visiteur de nuit expliquait à sa jeune sœur âgée d'à peine neuf ans et à sa belle-sœur qui préparait le dîner ne pas pouvoir rester manger avec eux. Trois compagnons l'attendaient dehors. Là, sa mère comprit sa douleur ; Son fils n'était plus maître de son destin, il faisait désormais partie d'une organisation qui allait l'accaparer et elle lui en voulait.

- "Eh bien, de dîner y en aura point pour toi ni pour tes compagnons", lui dira-t-elle submergée d'une contrariété qui lui fermait le visage.

Il a souri puis fila happé par la nuit. Sa mère le voyait pour la dernière fois. Elle le pressentait.
Avant de retrouver ses compagnons et de rejoindre la nuit, il passa voir son oncle qui habitait l'autre aile de la grande maison. Il était né à son cousin une fille, Aicha. On le pria de s'asseoir et partager leur diner ; il s'en excusa. Dans sa main il tenait un objet qui intrigua son oncle :

- C'est une lampe que tu tiens dans ta main ?

- Non c'est rien, lui répondit le neveu, c'est une lampe.

Il ne voulait surtout pas contrarier ce moment de retrouvailles. Comprenant le refus de son neveu de manger, l'oncle lui glissa un morceau de viande dans la poche du veston, il le salua et le laissa partir. Les cousins, par contre, eurent bien vu qu'il ne tenait pas une lampe dans sa main mais bien une grenade.

Les jours passèrent avant cette matinée hivernale où le "you you" ascendant d'une mère déchira le ciel. Son cri se répandit fortement comme aspiré par les ravins tortueux des flancs abrupts qui surplombent sa maison. Elle venait d'apprendre la mort de son fils.

Non loin d'elle se tenaient assis ses deux garçons, têtes baissées et fixant le sol. Ils pleuraient. Leur sœur aussi. Meurtrie dans sa chair la mère força un dernier soupir :
- Il l'aura voulu.

Achevée elle pleura son fils des jours, des mois et des années.

Dix-huit mois après. Pendant qu'elle était assise dans sa chambre, la mère vit s'ouvrir la porte de sa chambre ; C'était sa sœur :

- Mabrouk, Achour est né.

Ma grand-mère n'a pas cessé de se rappeler cette scène, maintes fois me l'a-t-elle racontée, à chaque fois le même sourire lui illuminait le visage. Une naissance qui éclaira d'une douce lumière le souvenir douloureux de son fils.

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