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Quand l'Internet est transformé en problème

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L'économie algérienne a survécu à une coupure de l'internet. Signe de vitalité ? Non, d'archaïsme inquiétant.

Quand la crise de 2008 avait déstabilisé l'économie mondiale, M. Abderrahmane Benkhalfa, alors délégué général de l'ABEF (association des banques et établissement financiers), avait affirmé que l'Algérie ne serait pas touchée. Cette protection lui était offerte par l'absence de connexion entre l'économie algérienne et l'économie mondiale.

Très satisfait des orientations du président Bouteflika, grâce auxquelles l'Algérie avait réussi, selon lui, à préserver son autonomie, M. Benkhalfa mettait en avant les avantages de cette démarcation, nette, entre l'Algérie et le monde. Ressembler à la Corée du Nord ne semblait guère le gêner.

Depuis, le monde a appris à mieux gérer les crises, ou, au moins, à en atténuer les effets. Mais l'Algérie n'a guère évolué. Elle continue à se protéger en verrouillant, en isolant, en fermant ou en coupant.

Preuve en est offerte par Mme Houda Feraoun, ministre des TIC, qui a avalisé la décision de couper l'internet pour empêcher la fraude au bac. Par cette attitude, Mme Feraoun a admis, de facto que l'Algérie peut se passer de la toile. De plus, ni elle, ni la ministre de l'Education, Mme Benghabrit, n'ont assumé publiquement la décision, comme elles n'ont pas jugé nécessaire d'en fixer la durée, ni les modalités réglementaires. Ce qui a fait dire à M. Ali Kahlane, président de l'Association des opérateurs télécoms alternatifs, que la décision est illégale.

Les plus performants sont pénalisés

Les critiques contre la décision de couper l'internet sont si nombreuses qu'elles révèlent, chez ceux qui l'ont prise, un véritable mépris envers le citoyen et le consommateur. Couper délibérément l'internet constitue une sorte de prime à la médiocrité. Ce sont en effet les entreprises les plus modernes qui ont recours à la toile. Les compagnies travaillant à l'ancienne, en utilisant des méthodes traditionnelles, ne sont pas concernées.

Dans certains métiers, le travail sur internet est devenu basique. Peu de journalistes regagnent leurs rédactions, par exemple, après avoir assisté à un évènement. Ils transmettent tout par internet. La plupart des entreprises de conception les plus dynamiques (communication, architecture, bureaux d'étude, etc.) ont également mis en place un système de travail basé sur l'autonomie des personnes et des équipes, nécessitant peu de présence physique au bureau. Ce sont donc les entreprises les plus créatives qui sont ainsi pénalisées.

Les banques internationales travaillent, elles aussi, systématiquement par mail. Une bonne partie du négoce a également été transféré vers l'internet. Cela semble si évident qu'égrener ainsi les secteurs les plus connectés donne l'impression qu'on veut prouver l'évidence !

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Peu de production, beaucoup de consommation

On ne peut faire l'injure à Mme Feraoun de penser qu'elle ignore cette évolution de fond de pans entiers de l'économie. Elle est même chargée, au sein du gouvernement, de promouvoir l'internet, d'en assurer l'expansion, à la fois comme support aux autres activités, mais aussi comme secteur économique à part entière.

Tous les acteurs du secteur font d'ailleurs le même constat. Très en retard en matière de TIC, l'Algérie doit impérativement accélérer pour ne pas être trop distancée, disent-ils. Ils ont accueilli avec scepticisme les arguments récurrents de l'administration pour justifier ce retard -nécessité de mettre sur pied une infrastructure adéquate-, mais ils n'ont jamais admis le déficit effrayant en contenu.

Depuis que Moussa Benhamadi était ministre des TIC, était d'ailleurs apparu un discours sur la nécessité de développer le contenu. Y a-t-il une évolution depuis? "Très peu", affirme un spécialiste, soulignant que "comme pour le reste de l'économie, on importe plus de 90% de la consommation. De plus, non seulement "on fabrique peu de contenu, mais on le stocke à l'étranger", affirme M. Aberrafik Khenifsa, directeur de la revue spécialisée ITMag.

Consolation

Avec un tel tableau, il était inévitable d'en arriver à une situation très algérienne : l'internet, qui offre des solutions fabuleuses dans tous les pays du monde, s'est transformé en problème en Algérie. La révolution des TIC, qui est en train de changer la face du monde, est perçue comme une menace en Algérie. Comme la démocratie, le pluralisme, l'économie numérique, ce qui fait avancer d'autres sociétés se transforme en boulet.

Mais ce qu'il y a de pire dans cette affaire peut se résumer en deux points. Mme Feraoun est jeune, belle, elle a un look moderne, elle est spécialiste des TIC : autant de facteurs qui devraient la pousser à promouvoir des solutions modernes en situation de crise. Dans cette affaire, elle s'est comportée comme n'importe bureaucrate, ou comme n'importe quel adjudant. Confrontée à une épreuve, elle n'a pas cherché dans l'innovation, mais dans les vieux réflexes.

De plus, en coupant l'internet, on ne résout même pas la fraude, on se contente juste d'en éliminer un. Ce n'est pas l'internet qui provoque la triche au bac, c'est le non respect des règles et procédures, ainsi que la non observation de l'éthique et de la morale dont devraient faire preuve les fonctionnaires.

Seul réconfort dans cette affaire: l'économie algérienne survivra à la coupure de l'internet parce que c'est une économie archaïque, mal organisée, très en retard, déconnectée et peu performante. Mais est-ce là un sujet de réconfort?

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