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La presse algérienne peine à sortir de ses ghettos

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Dans le conflit qui l'oppose au milliardaire Issaad Rabrab à propos du rachat du groupe Al-Khabar, le ministre de la communication, M. Hamid Grine, a fait valoir un point de droit pour porter l'affaire devant la justice et tenter de faire annuler la transaction. La démarche est à priori louable, le rôle d'un ministre étant naturellement de faire en sorte que la loi demeure la règle première régissant son secteur.

En face, une sorte de consensus semble se mettre en place pour vilipender le ministre de la communication. Avec des arguments parfois fondés. Pourquoi le ministre de la communication veut empêcher M. Issaad Rebrab d'acheter le groupe Al-Khabar, sous prétexte que la loi interdit la détention de plusieurs titres, alors que M. Ali Haddad, ami du gouvernement, possède deux titres et une chaine de télévision ? Il faut croire que M. Grine n'est pas au courant de cette grave infraction à la loi.

Mais au-delà de ces escarmouches politico-juridiques, c'est le tout le champ des médias algériens qui part en lambeaux, dans un pays qui se semble plus capable de prendre la mesure des dérives qui l'emportent. La journée de la liberté de la presse, le 3 mai, pouvait constituer un moment de lucidité, pour prendre du recul, et prendre conscience des enjeux et des dérives en cours. Il n'en fut rien.

Médias offshore

Le pouvoir, représenté par M. Hamid Grine, est évidemment le premier en cause. Mardi 3 mai, journée lourde de symboles, le ministre de la communication a admis que la plupart des chaines de télé, une trentaine, travaillent dans l'informel. Elles sont « tolérées », a-t-il dit à propos de ces chaines, qu'il qualifie d'offshore. Il en a tiré un argument de fierté, affirmant que leur existence, malgré leur statut ambigu, constitue une preuve de la liberté de la presse en Algérie. Comment un ministre de la république peut-il prononcer une énormité pareille ? Comment un membre du gouvernement peut-il accepter que l'opinion publique soit partiellement façonnée par des organismes travaillant dans l'informel ?

En fait, depuis des années, le gouvernement pousse tout un pan des médias à travailler l'informel. Pour le gouvernement, un média qui travaille dans cette zone est grise est forcément fragile. Le maintenir dans la précarité en garantit la docilité. Un acteur de l'informel ne peut pas s'opposer au pouvoir, il ne peut dire non, ni refuser les injonctions du gouvernement ou des autres pouvoirs occultes. Cela crée une situation idéale pour les gouvernants : tout le monde est docile, par intérêt, ou par nécessité de survie.


Arguments rudimentaires

L'indigence de la démarche de M. Grine ne peut occulter le fait que l'argumentaire de M. Rebrab est tout aussi rudimentaire. Celui-ci a fait valoir que le rachat du groupe Al-Khabar est le fait d'une autre société que celle qui détient le quotidien Liberté. Mais quand la loi interdit à une personne, morale ou physique, de détenir plus d'un titre, elle interdit également les formules destinées à contourner la loi, comme le recours à des prête-noms, la possession de titres à travers des proches ou parents directs, ou encore à travers des sociétés écran. Dire qu'Al-Khabar a été racheté par une entreprise autre que celle qui possède le quotidien Liberté est absurde, du moment que l'une et l'autres sont contrôlées par M. Rabrab.

Plus inquiétant encore, les conflits en cours montrent l'indigence du débat sur la presse, ainsi qu'une incroyable inversion des valeurs dans laquelle l'Algérie semble se complaire. Un exemple suffit pour s'en convaincre: dans tous les pays du monde, le rachat d'un journal par un groupe financier est considéré comme une menace pour la liberté de la presse. Pas en Algérie, où des journalistes applaudissent le rachat d'un journal, propriété de ses journalistes, par la première fortune du pays. Ils organisent même des manifestations de rue pour soutenir la validité de la transaction!

Dans la même affaire, un groupe de presse est en train de changer de main. Cela suppose qu'il peut passer d'une ligne éditoriale à une autre, ce qui est supposé mettre un certain nombre de journalistes dans une situation délicate. Combien d'entre eux ont fait valoir la clause de conscience ? Pour l'heure, il n'y a pas eu d'échos en ce sens. A moins qu'il y ait eu des cas, et qu'ils aient été étouffés par leurs propres collègues, ce qui serait encore plus grave.

Un virage raté

Sur un autre registre, la presse algérienne n'a pas anticipé le virage numérique et les changements de fond qui menacent les grandes entreprises de presse. Sans parler de celle qui se contente d'être un simple réceptacle pour la publicité, les médias qui ont réussi à monter des entreprises viables n'ont pas mesuré l'impact des nouvelles technologies, en premier lieu de l'internet.

Les groupes adossés dès le départ à de grosses fortunes ne se posent pas de questions. Leur destin est tracé. Les autres se trouvent face à un dilemme. A défaut de gérer une indépendance devenue difficile, voire impossible, ils ont deux alternatives pour survivre : soit ils se rapprochent du pouvoir pour vivre à ses crochets, soit ils se rapprochent de l'argent ; du moins, se rapprocher des forces de l'argent qui s'affichent aujourd'hui autonomes par rapport au pouvoir.

Ces groupes, naguère prospères, se demandent donc quelle sera leur place dans l'Algérie de demain. Les choix qu'ils vont faires seront décisifs. Pourtant, il ne leur appartient pas, à eux seuls, de décider. L'Etat a un rôle essentiel dans cette démarche. C'est à lui qu'il incombe en premier de « nationaliser » la presse, nationaliser ayant ici un sens très précis : le pouvoir doit lancer un projet qui donne à la presse algérienne, et à elle seule, la possibilité et le pouvoir de façonner l'opinion publique nationale. C'est à lui d'agir pour créer les instruments nécessaires en vue de soustraire l'opinion algérienne à Al-Jazeera, Al-Mayadine, BFMTV et Iqraa.

Nouveau débat

Un tel enjeu pose évidemment le débat en des termes différents. Les dirigeants algériens ne semblent pas s'en être rendus compte. Ils n'ont pas encore pleinement réalisé qu'il n'est plus possible d'informer selon les méthodes anciennes, et que le citoyen a désormais la possibilité de se passer, totalement ou partiellement, des médias officiels. Faut-il faire l'effort pour se rapprocher du citoyen, en adaptant le contenu et les instruments à ses besoins, ou faut-il accepter cette rupture comme définitive?

En fait, la tâche prioritaire du gouvernement est d'anticiper ce que doit être la presse de demain. Quel rôle pour l'Etat et pour les médias privés? Quelle forme cela doit prendre? Quels supports utiliser? Comment utiliser au mieux l'internet? Comment entrer de plain-pied ans l'ère du numérique? Comment inciter les partenaires existants à prendre les virages qui s'imposent, et comment susciter la naissance de nouveaux partenaires plus adaptés et mieux outillés ? Comment créer des synergies entre la presse papier, dont le déclin est inévitable, et les autres acteurs, télés, radios, webradios, sites internet et réseaux sociaux? Comment sortir des ghettos politiques et idéologiques pour devenir un acteur autonome ?


Retour au service public

Dans ce cheminement, une nouvelle curiosité s'impose : l'avenir doit se faire dans la compétition, mais aussi dans la collaboration, avec une nécessaire réhabilitation de la presse de service public de qualité. Celle-ci va devenir incontournable. Mais il s'agit d'une presse de service public, ouverte, crédible, non d'une vulgaire presse de propagande gouvernementale.

Pourquoi ce besoin de presse de service public? Pour deux raisons. D'abord, l'émiettement actuel ne permet pas aux groupes privés de garder le cap sur certains grands sujets, notamment en période de crise. On l'a bien vu lors de la crise libyenne, par exemple, quand la presse algérienne s'est engagée dans une aventure qui a validé l'intervention occidentale, avec tous ses dégâts. La presse gouvernementale, aux ordres, n'a pas réussi à présenter une autre vision, plus conforme aux intérêts du pays.

Ensuite, des groupes économiques opérant en Algérie sont devenus très puissants, si puissants que les médias ne peuvent plus les critiquer. Compagnies de téléphonie mobile, marques automobiles et autres sont devenus de tels pourvoyeurs de publicité qu'ils sont en train de se forger une totale impunité. Seule une presse qui se peut passer de la publicité commerciale peut parler de leurs défaillances. Ce n'est visiblement pas Echaab qui le fera.

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