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Hommage à Hocine Aït-Ahmed

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De l'OS au FLN, de la lutte pour l'indépendance au combat pour les Droits de l'Homme, hommage à un géant.

On l'attendait au carré des Martyrs, le Panthéon de l'Algérie ; il a choisi un bout de terre de son village natal, là-haut, dans la montagne. En 1992, on lui suggérait de devenir président de la république; il a répondu qu'il refusait, et le coup d'Etat, et le pouvoir qui en découlait. On le suppliait de venir négocier une place digne de sa stature au sein du pouvoir ; il a préféré une place modeste au sein de l'opposition, au FFS qu'il a créé dans l'adversité, puis en signant le contrat de Rome, ou en s'alliant avec les six en 1999. On a voulu l'écraser entre deux monstres qui dévoraient l'Algérie, et on l'a sommé de s'aligner sur l'une des deux parties; il a fait le choix le plus difficile, en répétant inlassablement : ni état policier, ni état intégriste.

Jusqu'à l'ultime minute de sa vie, Aït-Ahmed a été le roi incontesté du contre-pied. Comme s'il était destiné à ne jamais faire un choix confortable, ni à opter pour des chemins que des milliers d'autres auraient choisi. Aït-Ahmed a été si ferme dans ses positions, si obstiné dans ses résolutions, si déterminé dans son action, qu'il a fini par faire plier un pouvoir, qui court encore pour tenter de récupérer des miettes de son prestige. Même les responsables qui l'ont le plus combattu, après l'avoir traîné dans la boue, ont été obligés de faire semblant de l'admirer.

Il faut dire que Hocine Aït-Ahmed a eu un itinéraire qui lui permettait de se passer de tous les honneurs. Il fait partie de ces gens qui sont si précoces, et dont la destinée est si grande, qu'ils ont accompli leur destin avant d'atteindre la trentaine. Et au moment où ses anciens compagnons s'engluaient dans des histoires de course au pouvoir et de rivalités, lui-même franchissait un palier supplémentaire, pour atteindre une dimension où il était difficile de le suivre.

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De l'OS au FLN

A 22 ans, Aït-Ahmed était déjà un ponte de l'OS. Militant déterminé de la lutte armée, il est chargé de préparer un rapport au Comité central du MTLD en décembre 1948. Il présente un rapport qui fera date. Fruit d'une réflexion collective, ce document, d'une valeur inestimable, sera la matrice de la lutte armée, engagée six ans plus tard. Il définit le cadre stratégique, les moyens tactiques, évalue différentes méthodes de lutte, évacue celle qui n'avaient aucune chance de réussir, et offre un cadre extrêmement précis de ce que sera la lutte armée.

Il insiste. Le mouvement national doit se doter d'une organisation solide et hermétique, avec un encadrement aguerri et des hommes formés. Il devance les appréhensions : oui, ces hommes viendront des masses rurales et des laissés pour compte, quand ils seront pris en charge par les militants politiques. Il rejette toute démarche velléitaire, comme l'idée d'un grand soir, ou d'un grand soulèvement qui finirait par abattre le système colonial.

La violence, qu'il finira par tant détester, était inévitable. Mais une violence encadrée par un verrouillage politique très fort. Terrorisme, attentats, vengeance, règlements de compte, tout cela le rebute. Toute action armée doit avoir un contenu politique préalable. C'est l'idée qui sera reprise dans les résolutions de la Soummam sous la formule « primauté du politique sur le militaire ». Aït-Ahmed trace une ligne de conduite qui va conduire méthodiquement au 1er novembre, puis à l'indépendance. Pour lui, c'était inéluctable.

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Au sommet

Son exposé est si fort que, dans la foulée, Aït-Ahmed est nommé à la tête de l'OS, pour succéder à une autre légende, Mohamed Belouizdad. Après la crise de 1949, il est remplacé par Ahmed Ben Bella, qui est l'antithèse de Aït-Ahmed. Autant l'un est impulsif, emporté, autant l'autre est réfléchi, conceptuel. Mais tous deux se rejoignent dans leur penchant commun pour l'action. Et ce n'est pas un hasard qu'ils sont tous les deux partie prenante dans l'attaque de la poste d'Oran, en 1950.

Deux années plus tard, Aït-Ahmed croise de nouveau Ben Bella au Caire, où ils vont participer à la préparation du 1er novembre. Ils seront tous deux dans l'avion qui sera détourné par les autorités coloniales en 1956. Aït-Ahmed a alors trente ans. Sa légende est déjà écrite. Il tutoyait l'Histoire.

Le reste pourrait être secondaire, mais Aït-Ahmed ne s'arrêtait pas là. La création du FFS, l'exil, le combat pour la démocratie et les Droits de l'Homme, le refus de l'autoritarisme, tout ceci lui apportait un plus qui en faisait un homme unique dans l'histoire de l'Algérie. Par rapport à tous ses compagnons, il avait un plus: une lucidité hors pair, qui lui a permis d'éviter tous les pièges tendus tout au long de son parcours. En janvier 1992, il a refusé d'abdiquer face aux appels du pied d'un pouvoir « moderniste ». En 1995, il n'a pas hésité à prendre le risque de parapher le contrat de Rome, et en 1999, en se retirant de la présidentielle avec cinq autres candidats, il a délégitimé Abdelaziz Bouteflika.

Aït-Ahmed pouvait se permettre tout cela. Il avait atteint une telle dimension qu'il regardait de haut tout le reste: que représente le fait d'être président de la république quand on a été à la tête de l'OS? Et que représente un poste de premier ministre quand on a été au GPRA? Dès lors, dire qu'il a renoncé à un destin national, c'est ne pas avoir le sens de l'Histoire qui habitait Hocine Aït-Ahmed.

Abed Charef (Le Quotidien d'Oran, 31 décembre 2015)

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