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Retour du Maroc à l'UA: Après l'émotion, place à l'action structurée

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DIPLOMATIE - La journée du dimanche 17 juillet 2016 sera à jamais gravée d'une pierre blanche dans l'histoire de la consolidation de la construction africaine. Le roi du Maroc, dans un acte responsable et longuement mûri, a répondu à la demande persistante des alliés du Maroc à réintégrer l'institution de l'Union africaine.

Cet acte était attendu dans plusieurs capitales africaines. On sentait ce momentum dans l'air ambiant, particulièrement chez les membres de la délégation qui ont accompagné le souverain lors du dernier sommet Inde-Afrique à New-Delhi en octobre dernier organisé sous l'égide de l'Union africaine.

La visite officielle du Président Paul Kagamé du Rwanda, hôte du 27e sommet, moins d'un mois avant la rencontre de Kigali, était également un grand signe annonciateur pour les initiés.

Si l'acte en lui-même était donc attendu, c'est la manière et le contenu du message qui ont suscité l'émotion. En effet, le souverain a touché, à travers le style, ses références historiques et le rappel de son action présente, la corde sensible de tous les panafricanistes du continent.

Sa référence à son grand-père Mohamed V et à son père Hassan II confère une légitimité historique dans la construction de l'unité africaine au roi Mohamed VI dont aucun chef d'Etat en exercice ne peut se targuer.

Mohamed V dans son action politique a engagé le Maroc dans la construction africaine au lendemain des indépendances et la référence à la conférence de Casablanca et aux autres pères de l'unité africaine (Nkrumah, Nasser, Sékou Touré, etc.) renforce cette dynamique.

Hassan II a lui œuvré à l'émancipation des peuples et à la stabilité des différentes régions du continent. Rappelons à ce niveau son rôle important dans les indépendances du Mozambique, du Cap-Vert, de l'Angola, du Zimbabwe ou de la Namibie

Ce rappel historique, essentiel pour comprendre la réelle dimension et la portée de l'action du Maroc, peut se décliner selon les points suivants:

- D'abord il s'agit d'une action assumée dans la continuité et qui transcende les générations de souverains marocains;

- Ensuite, le Maroc, indépendamment de son implication institutionnelle, a été acteur de toutes les étapes de la construction africaine;

- Enfin, le Maroc et son souverain n'ont jamais été autant impliqués dans le continent qu'aujourd'hui, même n'étant pas dans les instances de l'Union africaine.

L'émotion du message atteint son paroxysme lorsque le roi évoque en substance "certains pays (qui) continuent à prétendre que le Maroc n'a pas vocation de représenter l'Afrique, parce que sa population ne serait pas majoritairement noire. L'Afrique ne se résume pas à une couleur...".

Le roi Mohamed VI rappelle, à qui ne le saurait pas, sa connaissance du continent et de ses cultures. Non seulement il a vécu à travers les années la construction du continent mais encore il a sillonné différents pays, leurs avenues, rues, ruelles, pistes, marchés, mosquées, hôpitaux et a été à la rencontre des populations de l'Afrique profonde. Il suffit de discuter avec Khadim (vendeur d'artisanat au marché Sandaga), Lamine (mendiant en fauteuil en face du Lagon), Alphonse (du marché de Cocody), ou Jacques (le chauffeur gabonais) pour réellement comprendre le sens de cette approche.

Le roi Mohamed VI a expliqué d'une part pourquoi, en1984, le Maroc a pris la décision de quitter l'organisation en précisant les motivations objectives et subjectives et d'autre part les évolutions qui font qu'aujourd'hui le "moment est donc arrivé (pour) que le Maroc retrouve sa place naturelle au sein de sa famille institutionnelle".

Ce message signe principalement la fin de la diplomatie par procuration que portaient certains alliés historiques comme le Sénégal ou le Gabon, procuration qui après plus de trente ans commençait à montrer ses limites, et engendre de fait un long processus qui devra mener à la réintégration du Maroc au sein de l'Union Africaine.

Passée l'émotion du moment, place à l'action

Après l'émotion qui a eu comme première conséquence le dépôt d'une motion signée par 28 pays pour la suspension de la RASD de l'Union africaine, est venu le moment de l'action pour concrétiser cette "décision de retour, réfléchie et longuement murie, émanant de toutes les forces vives de la nation marocaine". En effet, rien n'est encore gagné. Il faut d'abord préparer le processus de réadmission qui passera nécessairement par un vote.

Le message adressé par le roi Mohammed VI est un signe très important, un premier signe, un pas majeur. Le souverain a enclenché la dynamique, désormais, il faut que toute la diplomatie marocaine, qu'elle soit politique ou économique se mette en branle. Nous nous devons de réaliser une véritable tournée auprès de l'ensemble des pays du continent, qu'ils nous soient favorables ou défavorables.

En géopolitique, rien n'est acquis, les choses peuvent souvent tourner très vite pour des motivations que nous ne maîtrisons.

Dès aujourd'hui, toutes les parties prenantes (gouvernement, secteur privé et société civile) doivent se mobiliser pour porter ce message aux 53 autres pays du continent, quel que soit leur camp comme on le sait, dans ces situations il n'y a pas d'acquis immuable. Cette tournée coordonnée entre acteurs devrait permettre avec beaucoup de pédagogie de porter les motivations qui font qu'aujourd'hui le Maroc souhaite réintégrer la famille institutionnelle de l'Union africaine, de réaffirmer l'africanité du Maroc, de partager notre vision de l'unité africaine et du co-développement, de bien traduire le message du roi et surtout de décliner la vision du Maroc et sa vision de la construction africaine.

L'implication du secteur privé et de la société civile est essentielle car ces composantes du Maroc ont quelquefois des alliés économiques privilégiés dans des pays politiquement hostiles à la cause nationale.

Au-delà de la gestion du retour du Maroc à l'Union africaine, il est également indispensable de réorganiser nos relations avec le reste du continent. Le grand challenge serait que la politique africaine du Maroc aux différents niveaux ne soit plus uniquement adossée ou dépendante des tournées royales et des actions initiées par le roi Mohamed VI.

"L'Afrique est au cœur de la politique étrangère et de l'action internationale du Maroc... Il s'agit d'un processus irréversible". Cette stratégie résolue devrait être institutionnalisée et coordonnée:

- Institutionnaliser l'orientation stratégique du Maroc en Afrique à travers un Ministère chargé des Affaires africaines ou un conseiller du roi en charge des Affaires africaines qui aura la charge de coordonner et de fédérer toutes les actions menées par les multiples acteurs ayant une implication dans les relations du Maroc avec le continent.

- Construire une "stratégie Afrique" dans le plan de développement du Maroc qui serait transversale, adossée au plan "Emergence" et à côté des autres plans sectoriels, Maroc Vert, Tourisme, accélération industrielle, etc. Cette stratégie Afrique serait ainsi déclinée, coordonnée, monitorée et évaluée annuellement à travers les assises de la "Stratégie Afrique".

Un dernier défi majeur se présente à nous devant cette nouvelle ère qui s'ouvre: le défi de la flexibilité et de la diplomatie de la conciliation. En réintégrant l'Union africaine, rien ne garantit que la motion présentée par les 28 pays aboutisse à la suspension ou l'exclusion de la RASD. Le cas échéant, on devra "soigner le corps malade de l'intérieur", ce qui suppose de se retrouver (situation inédite depuis 32 ans) dans une même enceinte que des représentants de la RASD. Nos représentants diplomatiques devront faire preuve de moins de passion et de plus de lucidité et surtout éviter des réactions épidermiques qui apporteraient de l'eau aux ennemis de la cause nationale du Maroc.

De la manière avec laquelle nous réintégrerons les instances institutionnelles de l'Unité africaine, de la pédagogie dont nous ferons preuve lors de la tournée auprès des 53 autres pays du continent, de la traduction institutionnelle que nous ferons de notre stratégie irréversiblement orientée sur le continent, dépendra le succès politique que nous aurons et l'adhésion à notre cause de la quasi-totalité des pays du continent et l'appropriation de ce que disait en instance le roi Hassan II en 1984: "Africain est le Maroc. Africain il le demeurera".

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