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Lire, c'est naître comme individu

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SOCIÉTÉ - Lire, c'est être seul, c'est être libre d'être et de rester seul, lire c'est avoir le droit en tant qu'individu de s'isoler avec un livre. La lecture est une activité solitaire.

Le 10 février 2017, j'ai accordé une interview à Souad Zaitraoui de la chaîne marocaine 2M sur le rapport des Marocains à la lecture (probablement à l'occasion du salon du livre qui se tient à Casablanca du 9 au 19 février). L'interview filmée a duré 21 minutes, mais le reportage programmé au JT du 11 février à 12h45 ne durera que 3 minutes (avec d'autres personnes interviewées). C'est dire que le reportage contiendra quelques-unes de mes idées, transformées en déclarations acceptables (censure oblige). C'est dire que mon analyse de la question sera scotomisée.

Aussi ai-je pensé à mettre à votre disposition le contenu "complet" de mon analyse du rapport des Marocains à la lecture.

J'ai commencé par rappeler que lors d'une émission sur 2M, en 1994 si mes souvenirs sont exacts, j'avais affirmé que "la société marocaine n'est pas une société lisante" (المجتمع المغربي ليس مجتمعا قارئا). Cette affirmation est à mon sens toujours vraie, encore plus vraie aujourd'hui. Plus vraie pas seulement à cause de l'internet et de l'explosion des réseaux sociaux sur Internet.

J'ai rappelé également comment on meublait les longues nuits d'hiver à Aghbala Nait Sokhman où mon père fut magistrat entre 1957 et 1960. Cette commune n'était pas électrifiée. On s'éclairait avec des bougies, des lampes à gaz. Les adultes, ma mère, mon père et mon grand-père se relayaient pour nous raconter des histoires, à nous les enfants. Ma mère et mon grand-père, c'était la culture orale. Ma mère nous contait des contes fassis à l'image du conte "Aïcha fils du commerçant"... Mon grand-père, c'était les grandes épopées des «"Hilalyates" et des "Antaryat"... Il nous racontait même certaines histoires des "Mille et une nuits", les histoires "racontables" bien entendu, sinon dans un style socialement acceptable. Il racontait de mémoire, sans aucun support livresque.

C'était mon père qui, tenant un livre à la main, nous racontait successivement les romans d'Alexandre Dumas et d'Agatha Christie. Il traduisait instantanément du français à l'arabe. Seul mon père utilisait le livre, mais le livre était là, une bibliothèque était là, accessible. A 17 ans, j'avais relu tous les romans que mon père nous avait racontés durant mon enfance. A 40 ans, je publiai un livre (Féminisme soufi, 1991) sur le conte d'Aïcha que ma mère nous raconta à plusieurs reprises, tellement on était émerveillé par l'intelligence maligne d'Aïcha.

J'ai également rappelé que lors de mes visites à des "amis" médecins, avocats et ingénieurs dans leurs belles demeures à Fès, souvent des villas, j'ai été frappé par l'absence de bibliothèque, voire par l'absence de "choses" à lire. Aucune trace de livre, de revue ou de journal, rien de ce genre de "choses" ne traînait dans ces demeures. C'est à croire que les habitants de ces demeures, des gens hautement diplômés, ne lisaient pas. Comme si une fois le diplôme obtenu, l'emploi établi et le revenu assuré, lire pour eux est devenu impensable, inutile, ridicule. Pour eux, la partie est déjà gagnée, définitivement gagnée. Je ne sais pas dans quelle mesure on peut généraliser cette non pratique de la lecture dans les milieux dits "intellectuels". En fait, on ignore la prévalence de cette pathologie selon les catégories socioprofessionnelles.

Et plus récemment, j'ai offert en guise de cadeau d'anniversaire un de mes livres à une étudiante marocaine en Espagne dont la mère est une amie à moi. A leur mine, ni la fille ni la mère n'ont apprécié mon cadeau. La déception se lisait sur leurs visages. Aucune question sur le livre, sur sa thématique... rien. Pourtant la mère est également une "intellectuelle" marocaine, membre de l'"Union des Ecrivains du Maroc". La mère et la jeune fille ont par contre sauté de joie à la vue de deux autres cadeaux offerts par des tantes, un sac à main et un petit haut-parleur sans fil. Face à ces deux cadeaux, mon livre n'avait aucune valeur, il ne faisait pas le poids. Et de manière générale, on n'offre pas de livres en ces occasions-là. Mon initiative fut donc un échec révélateur, symptomatique de ladite pathologie.

Que dire alors des milieux non intellectuels? La prévalence de la pathologie de la non-lecture y est probablement beaucoup plus forte. A cause de la faiblesse du système scolaire d'abord dans le sens où ce système n'intègre pas l'ensemble de la population jusqu'à la fin du collège (au moins), et dans le sens où il n'incite pas à considérer le livre, au-delà de son utilité, comme l'ami fidèle, comme le support du voyage dans le temps et dans l'espace, comme l'espace du rêve et du plaisir... C'est là un apprentissage absent du système scolaire marocain, voire universitaire. Lire des manuels en cours d'études n'est pas vraiment de la lecture, c'est une activité qui vise l'obtention d'un diplôme ou d'une qualification professionnelle. Lire commence après l'obtention du diplôme, lire c'est en marge des études, lire véritablement c'est une activité véritablement extra-professionnelle.

Bien entendu, lire est un pouvoir, et lire c'est pouvoir lire, ce pouvoir de lire dépend également de pouvoir acheter quoi lire (ou au moins l'emprunter). La majorité des familles marocaines peinent à joindre les deux bouts, à vivre décemment et c'est la lecture qui en pâtit. Acheter un livre, une revue ou un journal n'est pas une priorité. Dans la majorité des familles, acheter un livre (non scolaire), c'est un luxe. Les nourritures non spirituelles, l'alimentation, les soins, le logement, le transport, sont des nourritures qui ne peuvent pas attendre, plus urgentes. Le poste "culture" est le plus mal loti en termes de dépenses selon les estimations du Haut Commissariat au Plan.

Insuffisance du système scolaire, faiblesse du pouvoir d'achat (et manque de volonté politique, j'y reviendrai) ont fait de la lecture une pratique non-familiale, voire antifamiliale. Le père, souvent analphabète, ne peut donner l'exemple. Il ne peut pas être un modèle. Et puis, dans la plupart des logements marocains, le principe "une personne, une chambre" est loin d'être observé. Car c'est dans sa propre chambre, la nuit, que la lecture pour la lecture, la seule qui soit une lecture véritable, la lecture pour le plaisir de lire peut prendre son envol. "C'est à la tombée de la nuit que l'oiseau de Minerve prend son vol" écrivait Hegel. Ne pas pouvoir s'isoler à la maison, c'est ne pas pouvoir lire. C'est devoir rester avec les autres, c'est être avec les autres et par les autres, prisonnier-complice des autres, prisonnier d'une culture orale, celle du conte et du commérage, celle du parler, de l'échange verbal sonore. Au Maroc, aborder les autres est très facile, les relations humaines sont souvent chaleureuses, chaudes. Pas besoin d'animaux ou de livres de compagnies. Dans ce climat constant de "convivialité" souvent superficielle et fausse, l'individu ne naît pas, il reste dans le groupe et existe par lui et pour lui. Or lire, c'est être seul, c'est être libre d'être et de rester seul, lire c'est naître comme individu, c'est avoir le droit en tant qu'individu de s'isoler avec un livre. La lecture est une activité solitaire.

Que de fois dit-on à un adulte avec un livre: "pourquoi lis-tu? Où veux-tu arriver? Tu penses que tu vas fabriquer le damiati"? Par conséquent, lire devient une activité invisible, quasi-clandestine. On ne voit pas les gens un roman à la main, ni dans les jardins ni dans les trains ni dans les cafés... Lire n'est pas une activité populaire. La lecture est compréhensible uniquement quand il s'agit des enfants, des adolescents et des adultes étudiants ou professeurs. Pour l'adulte, la lecture était et reste encore largement incomprise, inacceptée, inacceptable. Elle est perçue comme une perte de temps. Le livre ne peut pas rendre service, il n'est pas une"relation", un "piston". La lecture est encore perçue comme une activité liée à une tranche d'âge précise et à un corps de métier précis. La lecture n'est pas promue au rang de loisir et de plaisir. Pour beaucoup, elle est effort, volonté. A l'inverse d'un match de foot ou d'une série télévisée qu'on regarde avec jouissance dans un état de passivité totale.

L'enjeu est donc de transformer la lecture en besoin social et individuel. Il est nécessaire de créer le besoin de lire, mais pas en termes de consommation, ce qui ravale le livre et l'écrit au rang de marchandise. Le besoin de lire pour s'instruire, mûrir, s'assagir, s'ennoblir, s'assagir, rêver, jouir... Et c'est en lisant pour ces raisons non pragmatiques, c'est en éprouvant le besoin de lire pour ces raisons que le livre sera recherché et acquis comme une marchandise, à l'image d'un pain quotidien spirituel dont on ne peut pas se passer pour bien vivre, pour savoir-vivre... pour vivre tout court. Sans lecture à des fins de connaissance, de conscience et de plaisir, l'homme est là, terre à terre, à l'image d'un animal dont la vie se réduit à manger et à se reproduire. Pour cela, des politiques publiques sont nécessaires, des politiques culturelles et médiatiques innovantes, courageuses, citoyennes. Celles que nous avons sont loin de cet idéal, de cet objectif à la portée de tout pouvoir public (véritablement) démocratique.

Permettez-moi de donner l'exemple de mes livres et de leur sort dans les chaînes nationales. Depuis 1985, j'en ai publié une vingtaine. Tous n'ont pas la même importance, mais quatre d'entre eux méritaient qu'une radio ou une télévision nationale les présente au grand public.

Le premier de ces quatre, Logement, sexualité et islam au Maroc (1996) est le premier livre dans l'histoire des sciences sociales, voire le seul, à identifier une causalité sexuelle dans l'étiologie de l'intégrisme islamiste via la frustration habitationnelle.

Le deuxième, Jeunesse, sida et islam au Maroc (2000) est le seul livre qui traite des comportements sexuels des jeunes Marocains à l'ère du sida. Et qui étudie l'impact du risque VIH sur les comportements sexuels.

Le troisième, Critique de la masculinité au Maroc (2009 et 2010) est le seul livre qui met en examen la notion de masculinité au Maroc pour montrer que l'égalité de genre n'est réalisable que par une redéfinition anti-patriarcale et anti-phallocratique de la masculinité.

Le quatrième enfin, La transition sexuelle au Maroc (2015) expose ma théorie de la transition sexuelle, l'une des rares théories de la sociologie marocaine, théorie qui montre comment la rupture entre normes sexuelles et pratiques sexuelles est une deuxième étape transitionnelle dans le cadre d'une évolution s'acheminant irréversiblement vers une adéquation séculière entre le droit sexuel et le fait sexuel.

Au-delà de ma modeste personne et de mon narcissisme, ce sont là des livres importants qui, en toute objectivité, concernent l'ensemble de la société marocaine et interpellent l'ensemble des Marocains. Et cette société a le droit de connaître ces livres pour qu'elle se connaissance mieux et pour qu'elle prenne conscience d'elle-même. Aucun média audiovisuel public n'a pris la peine ou n'a eu le courage de m'inviter pour en parler. Aucun d'eux n'a eu le courage de signaler la publication de l'un d'eux et d'en montrer la couverture lors d'un journal ou lors d'une émission culturelle.

Pour conclure, j'affirme que le besoin de lire comme nécessité publique doit d'abord être une conviction nationale, celle du décideur politique en premier. Il est une question de volonté politique. Le temps de la fabrication d'un Marocain ignorant et politiquement corvéable à merci est-il révolu? Avons-nous aujourd'hui cette volonté politique qui fait le choix de produire un Marocain citoyen, éclairé, libre? La réponse positive inconditionnelle à ces deux questions constitue la prémisse d'un Maroc marché de lecture, et d'un Marocain lecteur...

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