LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Abdessamad Dialmy Headshot

Le bus rose de Rabat: un fantasme islamiste de la ségrégation sexuelle

Publication: Mis à jour:
BUS ROSE METTIS
Wikimedia Commons
Imprimer

SOCIÉTÉ - Pour empêcher des hommes de se frotter contre des femmes dans des bus bondés (une forme de violence sexuelle fondée sur le genre), la solution la plus simple, la plus rapide, réside, selon la mairie islamiste de Rabat, dans la création de bus roses réservés aux femmes seulement. Une fois ces bus disponibles, les femmes seront les responsables principales du risque de frottement sexuel si elles choisissent de monter dans un bus mixte. C'est donc une tactique servant à obliger progressivement toutes les femmes à monter dans le bus rose. Celles qui ne le prendraient pas seront pointées du doigt. Et on arrivera en fin de compte au fait que les bus mixtes ne seront pris que par les hommes.

C'est cela la stratégie ségrégationniste qui encadre le programme du bus rose. Le bus rose ne peut donc être considéré comme une discrimination positive, une action affirmative servant une stratégie féministe servant la libération des femmes et l'égalité de genre. Comment les femmes peuvent-elles se libérer loin des hommes, sans les hommes? Et de quel droit va-t-on interdire aux hommes de monter dans un bus réservé à des femmes? L'espace du bus ne fait-il pas partie de l'espace public, accessible à tous par définition, sans discrimination de genre? Une telle mesure serait anticonstitutionnelle en dernière analyse.

Une illustration du "féminisme" islamiste

Bien entendu, l'islam modernisé sous la forme d'un islamisme intégré "politiquement correct" ne peut pas défendre explicitement la ségrégation sexuelle comme système social. La claustration des femmes dans des logements sans balcons et sans fenêtres donnant sur la rue, leurs sorties minimales dans l'espace public, leurs sorties contrôlées par les hommes de la famille, leurs sorties anonymes grâce à un voilement total de leur corps, ce corps source du chaos, ce corps subversif à cacher, tout cela est devenu aujourd'hui irréaliste et irréalisable... C'était le lot des femmes "libres" dans les cités islamiques jusqu'au début du XXème siècle. Seules les femmes non libres et de basse condition, les esclaves et les prostituées en l'occurrence, étaient libres de sortir librement sans voile, et de fréquenter librement des hommes pour un échange économico-sexuel.

Par conséquent, le bus rose représente un retour timide et honteux à une pensée islamique sexuellement ségrégationniste sous le prétexte de protéger les femmes du frottement sexuel. Pour le moment, c'est le seul retour possible à la ségrégation sexuelle au Maroc. Mais c'est aussi une illustration pratique de ce qu'est le "féminisme" islamiste, cette idéologie qui consiste à dire que l'islam a été et reste encore le meilleur rempart pour protéger les femmes et leurs droits.

Il y a de fortes chances que le bus rose plaise à la majorité des femmes populaires et à celles de classes moyennes inférieures. Non seulement ces femmes n'ont pas les moyens de prendre des taxis et encore moins d'avoir une voiture, pire, elles ne sont pas habilitées, intellectuellement, à déceler dans le bus rose, une violation d'un de leurs droits civiques fondamentaux: consommer l'espace public en étant respectées comme citoyennes, le consommer sans devoir être ségréguées, parquées dans un bus spécial.

Pour ces femmes endoctrinées et aliénées par/dans une compréhension formaliste et simpliste de l'islam, le bus spécial apporte une solution islamique rapide: il les délivre du risque de frottement sexuel dont elles sont victimes en les isolant. Le bus joue le rôle d'un rideau de fer. Au lieu de banaliser et de normaliser une mixité sexuelle non violente, le bus rose fera exactement l'inverse: il consolidera la perception sexuelle du corps féminin par les hommes, sa chosification et l'exacerbation de sa désirabilité en dernière analyse

Quid du frottement sexuel entre femmes?

Rappelons que l'espace du bus n'est pas comparable à l'espace du hammam où la ségrégation sexuelle est plausible dans la mesure où les usagers de ce dernier s'y livrent à des pratiques de soins intimes et à des ablutions rituelles qui exigent parfois la nudité totale. Cette nudité au hammam est condamnée par les foqaha au nom de la Shari'a, et cela même entre femmes. Le droit musulman interdit formellement à une femme de voir les parties intimes d'une autre femme. Il en est de même des hommes.

La promiscuité hammamique féminine tant décriée par les foqaha ne risque-t-elle pas de se reproduire dans le "bus rose"? Si ce bus permet d'éviter le frottement sexuel exercé par des hommes contre des femmes, protégera-t-il les femmes du risque d'être sexuellement frottées par des femmes? La ségrégation du bus rose risque donc d'entraîner une violence sexuelle intra-genre, entre femmes. Et pire, dans la logique islamico-islamiste, de réveiller une orientation sexuelle lesbienne inconsciente et de conduire à des relations lesbiennes consenties. Or celles-ci aussi sont fortement condamnées par le droit musulman.

Le bus rose, une réponse qui ne traite pas de la causalité

Envisager un bus rose comme réponse au phénomène du frottement sexuel, c'est en fait ne pas s'attaquer aux causes du frottement sexuel, c'est les ignorer sciemment. Or toute solution proposée par le décideur public doit se baser sur un diagnostic sociologique qui identifie les causes du phénomène, et son ampleur. Le frottement sexuel fondé sur le genre atteint-il une fréquence assez grande pour devenir un phénomène social? Si oui, quelles en sont les causes véritables? Et si oui, quand et pourquoi est-il apparu? Dans quelle mesure augmente-t-il avec le temps? Seule la réponse à ces questions permettra d'identifier les solutions réelles et adéquates.

Sans ce diagnostic sociologique préalable, on est en droit de se demander si le projet du bus rose n'est pas une simple reprise de l'idée d'Abbassi Madani (leader du FIS de la décennie noire algérienne), et plus probablement une imitation/importation de chez le "frère" PJD turc (l'AKP, ndlr). Sur la base d'une sociologie islamiste spontanée, naïve et populiste, cette "solution" est un coup de pub pour le parti islamiste, une manière de recruter de nouveaux électeurs et/ou membres émerveillés par l'intentionnalité islamique du bus rose. L'absence d'une vigilance intellectuelle, d'un manque de conscience féministe véritable et d'une analyse de genre rigoureuse conduit les masses populaires à tomber facilement dans les rets de la réponse populiste: le bus islamique, c'est la solution.

Le frottement sexuel dans le bus: un bricolage spatio-sexuel

Qu'est-ce qui pousse un homme à se frotter contre une femme dans un bus bondé et à y éprouver du plaisir? Qu'est-ce qui explique ce bricolage spatio-sexuel, notion que j'ai établie dans mon livre Jeunesse, sida et islam au Maroc (2000)? Tout simplement la "misère sexuelle", cette autre notion que j'ai établie dans un de mes autres livres, Logement, sexualité et islamisme (1995). L'hypothèse par ce livre fait de la misère sexuelle un facteur à prendre en considération dans le basculement des masses urbaines dans l'islamisme, et surtout dans le terrorisme, sexuel aussi. En d'autres termes, c'est soit l'absence totale de rapports sexuels soit des rapports sexuels bricolés (n'importe quand, n'importe où, n'importe comment, avec n'importe qui) qui explique qu'un homme se frotte contre une femme dans un bus.

Ce frottement sexuel misérable ne peut être considéré comme perversion que si l'homme le préfère à un rapport sexuel adéquat dans un lieu adéquat avec un partenaire adéquat. Si non, le frottement sexuel est une action "normale" d'un homme "normal" qui vit une situation anormale. Une situation socioéconomique et juridique qui lui impose une situation sexuelle anormale, une situation qui l'empêche d'accéder et d'exercer son droit (humain) fondamental au plaisir sexuel. Le frottement sexuel ne peut être assimilé à la perversion masturbatoire que dans la mesure où il ne peut déboucher sur une fécondation.

Rappelons ici que la perversion est, selon Freud, un rencontre érogène stérile par définition parce qu'elle est rencontre entre un organe géniteur et un organe non géniteur. Dans le cas du frottement sexuel, c'est la rencontre entre un pénis et un "derrière" féminin. Rencontre inféconde par définition (même sans habits). C'est dans ce sens seul que le frottement sexuel dans le bus est une perversion. Mais ici, ce frottement est une substitution palliative à un rapport sexuel adéquat impossible pour des raisons non psychologiques. Il n'est donc pas une perversion parce qu'il n'est pas le négatif d'une névrose.

Quelles thérapies contre le frottement sexuel?

Face à ce frottement sexuel anormal/normal, face à ce bricolage spatio-sexuel/perversion, quelles solutions véritables proposer?

Au niveau national et à court terme, sévir pénalement contre les frotteurs sexuels, établir et mettre en application une loi spéciale qui punit sévèrement toutes les formes de violence sexuelle fondée sur le genre, et qui simplifie le mode de preuve. Cette loi doit avoir l'aval des associations féministes les plus actives et les plus représentatives du féminisme marocain.

Au niveau régional-local, et dans le cadre du "plan de régionalisation avancée" (Constitution 2011) qui prévoit l'intégration d'une approche genre structurelle et structurante, les mairies des grandes villes doivent mettre à la disposition de leur population plus de bus, des bus ponctuels. C'est là la manière la plus simple et la plus rapide d'avoir des bus moins bondés, c'est à dire avec moins de risque de "touchers" sordides entre les passagers. Que les mairies rappellent qu'il y a une distance physique minimale à respecter entre les corps, celle des frontières de l'espace territorial du corps. Que les bus roses qui vont enrichir le parc du transport urbain soient également mixtes et suffisamment nombreux pour empêcher la promiscuité des corps féminin-masculin, féminin-féminin, masculin-masculin. A moins qu'il ne s'agisse que de choisir certains bus déjà en service, de les peindre en rose et de les consacrer aux femmes. Les bus mixtes restant seront plus bondés et comporteront un risque accru de frottement sexuel.

A court-moyen terme, que les mairies incitent la femme à ne pas rester silencieuse face à un frottement sexuel. L'inciter à protester, à dénoncer, à pointer du doigt le frotteur sexuel en flagrant délit. Et en même temps, inciter les passagers-hommes du bus à ne pas avoir de réflexe machiste et misogyne complice, lequel réflexe est renforcé par le mariage contemporain entre la misère sexuelle et l'idéologie intégriste. L'enjeu est d'inciter les hommes à défendre la femme frottée, à agir comme des citoyens au secours d'une citoyenne. Et à devenir des hommes véritables qui refusent toute forme de violence à l'égard de la femme. A cesser d'être les exécutants mécaniques bénéficiaires d'un système patriarcal inique et injuste.

Toujours à court-moyen terme, que les mairies inculquent une conviction féministe véritable aux femmes. Certes, les projets de développement pour l'autonomisation des femmes, initiés par les associations représentatives du féminisme marocain telles que l'UAF, l'ADFM, la LDDF et Joussour sont importants, utiles et nécessaires. Il faut que ces projets soient accompagnés et soutenus par les mairies. Mais ces projets à eux seuls et en tant que tels, ne suffisent pas à donner automatiquement aux femmes une pleine conscience de leurs droits, à les transformer en militantes dans leur vie quotidienne de femmes.

Toujours à moyen terme, et au niveau national, lutter contre la misère sexuelle, en tant que facteur déterminant du bricolage spatio-sexuel, car cette misère nuit à la santé sexuelle nationale, et à la santé publique tout court. Dans ce sens, et comme je le demande en tant qu'intellectuel depuis 2007, il faut commencer par supprimer du code pénal les articles 489 (contre l'homosexualité masculine et féminine), 490 (contre la débauche définie comme acte hétérosexuel entre deux personnes célibataires) et 491 (contre l'adultère). Il faut cesser de pénaliser une relation sexuelle consentie entre deux adultes. Même dans le cas de de l'adultère, la sanction ne doit plus être pénale, mais uniquement civile, et seulement en cas de plainte déposée par le conjoint trompé.

Au niveau local, et dans le même sens, habiliter les jeunes à avoir une sexualité plus adéquate en pensant à eux dans les programmes de logements urbains. Rappelons à ce sujet que la politique publique immobilière ne prend pas en compte le besoin d'autonomie habitationnelle des jeunes : le pourcentage des ménages d'une personne est très faible et tend de plus en plus à se rétrécir. L'autonomie par et dans le logement est le socle de la naissance de l'individu, c'est-à-dire du citoyen conscient de ses devoirs et de ses limites parce que jouissant de ses droits fondamentaux et de ses libertés, sexuelle et religieuse.

LIRE AUSSI: BLOG - Une analyse sociologique de l'agression sexuelle dans un bus casablancais