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Des islamistes contre le "mariage par fatiha"!

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SOCIÉTÉ - Aux yeux de la shari'a, "le mariage par fatiha" est légitime. Pour les sunnites, ce n'est pas un mariage temporaire de jouissance, il est donc valide. Il respecte les conditions canoniques de la validité de tout mariage à travers: 1) la présence d'un tuteur matrimonial, 2) le versement d'une dot, 3) la présence de témoins. La procédure est consacrée par la lecture collective d'al fatiha, la "première" sourate du coran (selon la version transcrite sous le règne du calife Othman). Ce mariage, appelé également coutumier (orfi), est un contrat oral, non transcrit et qui ne donne par conséquent lieu à aucun document écrit.

Malgré l'absence d'une traçabilité écrite, c'était le contrat de mariage le plus usité et le plus courant, surtout dans le monde rural, ce monde de l'oralité par excellence. Dans les villages, et au sein des quartiers des médinas, tout le monde sait que tel homme de telle famille a épousé telle femme de telle famille. Ce témoignage collectif oral-oculaire suffisait à garantir les droits de l'épouse et des enfants. En le contractant, le musulman se sent en paix avec sa foi, avec Dieu. Il ne peut, selon la shari'a, être accusé de fornication (zina).

Pourquoi donc des islamistes marocains notoires nient l'avoir contracté et consommé? Est-ce parce que ce sont des islamistes "policés", dans le sens où ils croient aux lois de la polis (la cité, en grec), des lois qui les ont "polis" (de polissage) et dé-radicalisés?

Apparemment donc, ces islamistes polis placent les lois de la polis au-dessus des lois de Dieu. Est-ce là une conviction sincère? Croient-ils que les lois de la polis expriment la version marocaine modernisée de la shari'a? Thèse que j'ai affirmée à propos du "Code de la Famille" (pas à propos des islamistes). Les islamistes polis adoptent-ils cette thèse? Si c'est le cas, c'est très bien, mais j'en doute.

Le plus plausible, c'est que le rejet du "mariage par fatiha" fait partie d'une sorte de taqia (تقية), de dissimulation, une sorte de simulacre pour continuer d'être perçus, par les pouvoirs publics, comme des islamistes bien-pensants, et bien agissants. Dieu appréciera cette taqia tactique, ce sacrifice, à leur juste valeur.

A l'inverse des islamistes polis, les salafistes qui restent salafistes assument publiquement ce contrat de mariage et ne renient pas sa validité shari'atique. Ce faisant, les salafistes contestent aux pouvoirs publics le droit de monopoliser la régulation et le contrôle du marché matrimonial. Bien entendu, l'attachement explicite et militant des salafistes, celui mitigé et clandestin des islamistes polis, exprime la volonté de préserver les pouvoirs et les privilèges de l'homme patriarcal, polygame, anti-égalitaire, antiféministe.

Et pourtant, islamistes et salafistes savent pertinemment que le "mariage par fatiha" n'est plus adapté à la ville moderne, à la massification urbaine, à l'anonymat qui y règne. Dans cet espace de l'individualisation, la pression sociale, ce regard des autres, n'a plus la même force pour imposer au mari d'observer les droits de l'épouse et des enfants. La morale islamique elle-même qui oblige tout musulman à être équitable envers l'épouse est en net recul. Elle est remplacée par une morale islamiste aveuglée par le désir de garder à l'homme le droit à une sexualité facile (sans tracas administratifs), polygamique dans certains cas, avec des filles mineures dans d'autres cas.

L'autre hypothèse, la plus simple, et également très plausible, c'est que les islamistes polis/policés ont simplement peur d'être poursuivis pour débauche (article 490 du code pénal) ou pour adultère (article 491) s'ils reconnaissent avoir consommé un "mariage par fatiha". Cette peur est-elle justifiée? Y a-t-il un risque réel de poursuite judiciaire pour débauche ou pour adultère?

Soulever cette question est l'occasion de rappeler que les pouvoirs publics reconnaissent encore la légitimité du "mariage par fatiha" en rendant encore possible sa légalisation par la procédure de la confirmation de conjugalité (ثبوت الزوجية). Malgré cela, le risque de poursuite pour adultère est là si, au-delà de l'instruction, "instructions" il y a.

Attendons donc de voir comment cette nouvelle comédie entre les pouvoirs publics et ses islamistes polis va se conclure avant de conclure l'analyse.

En attendant, j'invite les créateurs (écrivains, scénaristes et artistes) à s'inspirer de cette triste et piteuse tragi-comédie pour produire des oeuvres véritables, des comédies ou des tragédies dignes de figurer dans le patrimoine littéraire et artistique marocain.

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