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Comment le colloque Ben Bella a "nettoyé" le parcours du Zaim

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BEN BELLA ALGERIA
Nacerdine ZEBAR via Getty Images
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Le colloque sur Ahmed Ben Bella (2016-2012) au Palais de la culture d'Imama (Tlemcen), les 4 et 5 décembre dernier, était manifestement une opération de marketing politique qui a été concoctée en haut lieu.

La présence de membres du gouvernement algérien en faisait foi : Abdelkader Messahel, ministre des affaires maghrébines, africaines et de la ligue arabe ; Tayeb Zitouni, ministre des Moudjahidine, Taueb Louh, ministre de la justice et Garde des sceaux.

D'après une modératrice, à l'ouverture du colloque, l'organisation de cette rencontre a été confiée à l'université Aboubekr Belkaïd et l'administration locale, il y a trois mois. Pourquoi Tlemcen et pas Alger, pour une figure d'une stature nationale et même universelle, par certains aspects ?

C'est ce qu'on peut se demander... Par ailleurs, la statue en bronze de Ben Bella, fixée près de la Grande poste, avenue du Colonel Lotfi, a été aussi commandée en haut lieu, aux Italiens. Derrière la figure du Zaïm disparu était omniprésente celle du président Bouteflika dont l'évocation révérencieuse dominait la matinée d'ouverture hyper-solennelle de la manifestation.

Le sommet aura été l'intervention de M. Tayeb Zitouni, ministre des moudjahidine, qui s'est lancé dans un véritable meeting d'une voix puissante, électrisée, et sur un ton menaçant, à vous donner des sueurs froides. "Fakhamatou eraïs Abdelaziz Bouteflika" revenait comme un leitmotiv dans un discours construit pour produire l'effet d'une filiation entre les deux hommes politique.

Parallèle suggéré déjà à l'extérieur du Palais de la culture, par les portraits géants de ces derniers, affichés côte à côte. Cette connotation a traversé, en toile de fond, les deux jours, et malgré la caution apportée par le "conseil scientifique" qui a officiellement géré ce colloque, l'aspect propagandiste collait à la peau de celui-ci. Y compris dans le film documentaire sur Ben Bella, projeté à l'ouverture, produit par l'ENTV et réalisé par le journaliste Babil Hamadache.

Notamment, les péripéties, vécues ou subies par ce haut personnages aux multiples vies, ont été soit mises de côté, soit aseptisées, "nettoyées" de manière à produire à un itinéraire lisse et linéaire de Ben Bella, dans le pays.

A titre d'exemple, on a pu entendre des propos révisionnistes qui font carrément dire à Ben Bella qu'il reconnaissait la positivité du coup d'état qui l'a destitué et son emprisonnement durant 15 ans, comme une dette payée pour ses errements supposés ; une sorte de rédemption, en quelque sorte. Comme on a pu observer le silence assourdissant sur Messali Hadj (à Tlemcen, où il est né et enterré) jusqu'à ce que, le deuxième jour, le chercheur anglais Martin Evans vienne rappeler que, tout de même, l'internationalisme de Ben Bella émanait d'une profondeur historique remontant à l'Etoile nord-africaine et un certain Messali Hadj que l'enfant de Maghnia n'a, quant à lui, jamais renié.

Autre période évitée par les idéologues- historiens qui ont défilé à la tribune durant ces deux jours, c'est celle des années 80, l'époque de l'opposition au régime de Chadli, de la répression et des emprisonnements, dont le palier imprévu aura été la fameuse rencontre de Londres entre Ben Bella et Aït Ahmed et le coup d'arrêt, l'assassinat de l'avocat Ali Mecili.

Fort heureusement, ce sont des intervenants surgis de la salle qui sont venus lever le voile sur cette page sombre : d'anciens militants du MDA qui ont subi la répression. C'était lors d'un des trois moments de débats où la parole s'est libéré et c'est peut-être le mérite inattendu de cette rencontre. Même s'il y'avait à boire et à manger dans les interventions.

Sur le plan de la connaissance, le principal constat qu'on peut faire sur ce colloque -comme dans bien d'autres du genre- c'est l'indigence de la recherche historique et l'absence de professionnalisme des chercheurs algériens qui fabriquent de l'idéologie en croyant faire de l'histoire. Comme c'est souvent le cas, il aura fallu la présence de deux intervenants étrangers et un troisième d'origine étrangère, pour sauver la face de la recherche universitaire : l'anglais Martin Evans et le portugais Tramor Quemeneur ; le troisième est Omar Carlier, historien de métier, d'une grande rigueur, qui a abattu un travail colossal sur l'Organisation Spéciale (branche paramilitaire du PPA) dont il est le meilleur connaisseur et du Ben Bella de la période colonial également.

Parmi les voix libres qui se sont exprimées, on ne doit pas omettre celle dune invitée de marque : Aminata Dramane Traoré, ministre de la culture du Mail (par erreur, pourrait-on dire), écrivaine et militante altermondialiste. Elle a témoigné des l fronts de lutte sur lesquels elle s'est retrouvé avec Ben Bella ; notamment, les dernières années, pour un nouveau rapport Nord / Sud.

Par sa bouche, le mot "néocolonialisme" sonnait étrangement et avec insistance, sur la scène de cette grande salle de spectacle en amphithéâtre romain. Et la nuit d'après, dans leur sommeil, 1200 migrants subsahariens étaient raflés par la police algéroise pour être expulsés vers leurs contrées où la misère fuie les attendait les bras ouverts.

On aurait aimé voir et entendre le suisse Jean Ziegler, autre grande figure de l'alter-mondialisme, des droits de l'homme et de la cause africaine des dépossédés. Il n'a pu faire le déplacement et on a dû se contenter d'un bref témoignage écrit, lu sans conviction.

On a pris au moins conscience d'une chose, dans cette rencontre : la densité, la complexité et la multiplicité des engagements politiques de Ben Bella, à travers les époques, font que tout reste à faire pour restituer et éclairer le personnage. Loin de tout calcul politicien, les manches retroussées, c'est une aventure passionnante.

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