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Tolérance zéro: pourquoi le Maroc ne peut y échapper

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VIOLENCE
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DÉBAT - Il est des jours où un éditeur de presse n'est pas fier de voir son média réaliser des records d'audience. C'est notre cas aujourd'hui, après avoir consulté les statistiques du HuffPost Maroc, qui a réalisé hier son record absolu depuis sa création, suite à la désormais tristement célèbre tentative de viol d'une jeune femme dans un bus par quatre adolescents.

Cette histoire sordide est emblématique de la capacité de cristallisation et de polarisation de notre société toute entière sur un sujet ayant trait aux rapports entre les hommes et les femmes, et plus particulièrement au sexe. D'une certaine manière, la jeune fille du bus et le calvaire qu'elle a enduré symbolisent toute l'ambivalence de notre société, aspirant d'une part à la modernité et à l'égalité, mais globalement conservatrice et tolérante envers les comportements transgressifs, particulièrement lorsque ceux-ci émanent des hommes et qu'ils sont dirigés contre des femmes.

Les agresseurs du bus sont autant de "Bernard Hugo Goetz"

Toutefois, le sacrifice de cette jeune femme ne doit pas être vain. Ses agresseurs pourraient, en quelque sorte, être autant des "Bernard Hugo Goetz", du nom de ce citoyen américain "normal" qui dégaina quatre fois son Smith&Wesson le 22 décembre 1984, dans une rame de métro, blessant grièvement quatre petits voyous qui en voulaient à son portefeuille, dans l'indifférence totale des autres passagers.

Symbole d'une Amérique qui ne supportait plus l'insécurité et le crime, Goetz ne sera condamné qu'à sept mois de prison. La révolte de ce citoyen ordinaire fascinera les sociologues, et Goetz deviendra malgré lui le déclencheur de la mise en application d'une politique de "tolérance zéro" découlant de la théorie du "carreau cassé". Une mise en application dont le Maroc a impérativement besoin aujourd'hui, afin de faire du drame du bus le début de quelque chose de salutaire et non le symptôme d'une société malade de son rapport au sexe.

Le Maroc doit appliquer la tolérance zéro face à toutes les incivilités, incluant les agressions à caractère sexuel considérées comme "mineures"

La théorie du carreau cassé, développée par le professeur James Q. Wilson au début des années 80, estime de manière schématique que le plus important pour les forces de police ou de sécurité est de s'intéresser aux "problèmes" et non aux "incidents". Cette assertion qui pourrait paraître comme une évidence révèle en fait une architecture complexe, selon laquelle Goldstein propose de ne plus se focaliser sur les incidents en les appréhendant comme des cas isolés n'ayant "ni racines, ni futur", mais de s'intéresser aux causes profondes de ces incidents et au climat dans lequel ils prospèrent. La théorie du carreau cassé, qui a ouvert la voie à une nouvelle doctrine de maintien de l'ordre, estime ainsi que la non-intervention des pouvoirs publics face à des offenses considérées comme mineures génère un climat de "désordre public" qui favorise la prolifération de la criminalité et de l'incivilité.

Elle bénéficiera pour son application d'un théâtre d'expérimentation inédit. Au début des années 80, la ville de New York connait une situation sans précédent, son taux de criminalité étant alors supérieur de plus de 70% à celui du reste des États-Unis, et le métro connaissant plus de 38 agressions par jour. Face à cela, deux hommes se dresseront, Rudolph Giuliani, alors procureur général de la ville, et son allié William Bratton, chef de la police du métro de New York. Ils mettent en place une stratégie de tolérance zéro face à tous les petits délits, traquant les resquilleurs du métro, les harceleurs, les tagueurs, et tous ceux qui ne respectent pas le vivre-ensemble. Ils déploieront commissariats mobiles et brigades spéciales, multiplieront les amendes et les comparutions immédiates avec condamnations. En moins de cinq ans, la face de la ville est changée, le climat apuré, et des quartiers autrefois infréquentables revivent. A nouveau, les citoyens peuvent marcher dans la rue au milieu de la nuit sans craindre une agression. La ville est pacifiée.

Agir sans attendre, de manière conjoncturelle et structurelle

Dans les faits, bien que caractérisés par des niveaux de développement différents, le cas du Maroc est globalement dans la même situation que New York avant l'application de cette politique de tolérance zéro. Nous avons, en effet, une propension à "accepter" les délits mineurs, et notamment les incivilités faites aux femmes, que ce soit dans l'espace public où les sphères privées. Et c'est précisément là qu'il faut agir sans attendre et qu'un sentiment d'urgence permanent doit s'emparer des pouvoirs publics.

Pour régler notre problème avec le sexe, nous devons d'abord être intransigeants face à toutes les offenses faites à l'encontre des femmes -fussent-elles minimes- et se donner les moyens de les criminaliser en appliquant l'arsenal juridique. Ce dernier est bien trop souvent insuffisamment sollicité, dans un contexte où il est plus aisé de culpabiliser les femmes, les accusant de manière désinvolte de provoquer leurs agresseurs, que de raisonner la gent masculine et de l'éduquer au respect d'autrui.

En normalisant une situation où l'on poursuivrait et condamnerait plus aisément un homme qui se montrerait trop entreprenant ou agressif, physiquement mais aussi moralement, à l'encontre d'une femme, nous procéderions à un renversement de la norme actuelle et déclencherions un cercle vertueux qui aboutirait au respect de l'intégrité de la femme dans l'espace public, tout en restaurant la confiance entre les forces de l'ordre et les citoyens.

Bien entendu, pour porter ses fruits, cette politique a besoin d'une mobilisation sans précédent de moyens et de personnels afin d'atteindre le point de basculement pour avoir une traduction concrète. Et bien au delà de cette mesure conjoncturelle, qui constitue une réponse pragmatique à un problème urgent, il est nécessaire que l'on s'empare également du dossier de manière structurelle en investissant massivement dans l'éducation et en dépénalisant les infractions liées de manière générale aux relations sexuelles hors mariage. Ces dernières constituent en effet la racine profonde de la manière dont nous, Marocains, appréhendons le sexe, à la fois objet de honte et de frustrations, et donc gisement de comportements extrêmes.

L'État n'a rien à faire dans la chambre à coucher des citoyens

Ainsi, le sempiternel débat sur l'impossibilité pour les couples non mariés de pouvoir disposer de lieux pour s'unir -incluant les hôtels- doit être définitivement soldé. Il incombe à ce titre à la frange de la classe politique qui se dit "progressiste" de le porter devant le parlement, au même titre que la nécessaire dépénalisation des relations sexuelles hors mariage. Bien entendu, il faut pour cela du courage, celui d'aller à contre-courant de la majorité qui souhaite rester dans l'entre soi doucereux de l'hypocrisie mâtinée de consensualisme mou. Nul besoin pour cela de renier notre identité musulmane comme le clament certains. Il suffit simplement de consacrer le principe selon lequel l'État n'a rien à faire dans la chambre à coucher de ses citoyens, son rôle en la matière devant se borner à légiférer et sévir contre les agressions sexuelles.

À ce titre, au sein du HuffPost Maroc, nous avons pris la décision d'ouvrir largement le débat sur le rapport des Marocains au sexe, et de façon plus globale aux libertés individuelles, et d'accueillir au sein de nos colonnes tous ceux qui souhaitent s'engager pour que cessent les tabous. Parler ouvertement des dysfonctionnements de notre société, c'est avoir le courage de reconnaître qu'elle est perfectible pour contribuer à son progrès. C'est arrêter de considérer que la femme est une citoyenne de seconde zone. C'est prôner des valeurs de tolérance pour que le vivre-ensemble et le débat citoyen ne soient pas de vaines expressions. C'est entreprendre la longue marche nécessaire pour garantir les libertés individuelles afin que cesse les stigmatisations et que chacun trouve la place qui lui est due dans la société. C'est aussi s'attendre à ce qu'un ministre de la Justice, Mustapha Ramid en l'occurence, alors à ce poste en 2015, agite lors d'un débat la menace d'une démission lorsqu'on l'interpelle sur la nécessité de dépénaliser les relations sexuelles hors-mariage. Et c'est contribuer à faire en sorte que le drame du bus soit relégué aux poubelles de notre histoire.

Les quatre adolescents délictueux sont notre signal d'alarme, celui qui signifie que nous avons basculé vers le point de non-retour, et qu'il nous faut désormais trancher dans le vif afin de définir, collectivement, quel modèle de société nous souhaitons pour notre pays. Voulons-nous vivre dans une nation qui criminalise le sexe et ne respecte pas les femmes? Ou bien, au contraire, sommes-nous prêts à accélérer notre chemin civilisateur?

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