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Le Rif, le poids de l'histoire

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MANIFESTATION AL HOCEIMA
AIC PRESS
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HISTOIRE - C'est avec un mélange curieux de fierté et d'admiration, mais aussi de déception et d'amertume, que l'on peut regarder les images de la manifestation d'hier à Al Hoceima. Tout d'abord, il y a cette fierté de voir des milliers de nos concitoyens du Rif descendre dans les rues, revendiquer des droits, sans violence ni heurts. Une véritable leçon de citoyenneté.

Mais il y a aussi ce goût d'amertume, de déception, et de colère même, en regardant l'incompétence, l'irresponsabilité et la lâcheté de notre classe politique. Elle est définitivement hors du temps, de l'Histoire et en décalage totale avec la société qu'elle prétend représenter.

Les gens du Rif ont répété hier qu'ils ont des revendications essentiellement sociales. Ils veulent du travail, des hôpitaux, des routes, des écoles...Bref, ces infrastructures qui donnent une dignité citoyenne à chacun d'entre nous.

On pourrait rétorquer que les habitants d'Al Hoceima ne sont pas les seuls à souffrir de ce manque et que d'autres régions et villes du Maroc en sont également victimes. Et c'est là où l'Histoire intervient. La mémoire de la région du Rif est travaillée par une série d'épreuves, de drames et de violences. Ils sentent qu'ils sont l'objet d'une injustice historique. Ils conçoivent leur enclavement comme une sorte de vengeance qui s'exerce contre eux de la part de l'autorité centrale.

Les événements de 1958/59 (la répression sanglante menée par Moulay Hassan et Oufkir dans la région), le triste discours de 1984 où Hassan II a qualifié de voyous (awbach) les manifestants de Nador... sont encore présents dans les esprits des gens. L'Histoire a également ses droits et ses propres lois.

Il est intéressant de voir comment les manifestants d'hier utilisent des symboles et des slogans issus du passé (le portrait de Khattabi, le drapeau de la résistance menée par ce dernier, l'évocation du dahir de 1958 considérant Al Hoceima comme une région militaire bien qu'il a été abrogé en 1959...)

Et c'est là où réside l'un de nos plus grands problèmes actuels au Maroc, qu'aucun technocrate ne pourrait comprendre ni saisir: le poids de l'Histoire et les défauts de notre construction nationale. Bien que le Maroc soit une vieille nation, un pays dont la profondeur historique est supérieure à de nombreux pays de notre région, son récit national est fragile, insuffisant et intègre mal toutes ses composantes.

Nos lieux de mémoire collective ne sont pas connus (qui peut situer sur une carte Tinmel, point de départ des Almohades, la dynastie qui a fixé les contours du Maroc?) nos héros et personnages glorieux nous sont étrangers (comme l'émir Khattabi, encore enterré au Caire, en Egypte) et notre fierté nationale n'est exhibée que lorsqu'on marque un but contre une équipe africaine!

Oui, nous avons besoin d'une économie forte, d'infrastructures modernes, d'institutions politiques efficaces, mais tout ça doit s'insérer dans un grand récit national, une histoire commune qui soigne les blessures du passé. Karl Marx écrivait: "celui qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre". Or, notre histoire a également une part tragique, le Rif nous le rappelle.

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