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"Khouddam Al Dawla" et l'effet boomerang

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WALI RABAT
MAP
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SOCIÉTÉ - L'État marocain ressemble au personnage du roman Docteur Jekyll et M. Hyde: un homme charmant, intelligent et gentleman le jour et violent, inconstant et imprévisible la nuit. Cet État, ou ce qu'on appelle "le Makhzen", est capable du meilleur comme du pire. Il peut entreprendre des démarches brillantes, lancer des projets importants, comme il est apte à patauger dans des initiatives absurdes et stériles.

Le communiqué des ministres de l'Intérieur et des Finances, venu pour expliquer l'acquisition d'un terrain appartenant à l'État par le wali de Rabat, est une parfaite illustration de cette capacité à produire des erreurs monumentales. Ce communiqué a réussi à créer l'exact opposé de ce qu'il souhaitait accomplir. Destiné à affaiblir le PJD et Abdelillah Benkirane, ce communiqué a rendu un service inattendu et inestimable à ce dernier. Le Secrétaire général du PJD dispose désormais d'un atout qu'il pourrait utiliser lors de la prochaine campagne électorale.

Comme en 2011, il se présentera comme le chevalier blanc de la lutte contre la corruption et "Al Fassad" et ne manquera pas l'occasion d'évoquer cet "État profond" et ses "crocodiles et démons" qui s'opposent au changement et aux réformes. Benkirane, dont le bilan de la lutte contre la corruption est très maigre, a réussi sans grand effort à recueillir les bénéfices de cette affaire.

L'erreur principale dans ce communiqué, au-delà de la procédure d'acquisition, est d'avoir utilisé une terminologie de castes, d'une catégorie "premium" distincte des autres groupes du pays. L'expression "khoddam Al Dawla" (malheureuse traduction du terme français "commis d'État") brandie pour justifier ce type de vente est en décalage total avec l'évolution de la société marocaine.

Cette dernière, depuis des années, est de plus en plus égalitaire et refuse les anciennes hiérarchies et les justifications de rang et de statuts. Contrairement à d'anciennes générations qui acceptaient qu'un caïd ou un pacha jouisse de privilèges exorbitants, tout en considérant cela comme naturel, les générations actuelles tolèrent de moins en moins ce genre de hiérarchie. C'est ce qui explique comment le mot "khoddam Al Dawla" est devenu un motif d'indignation et de colère.

Sur les réseaux sociaux, on peut observer des commentaires outrés d'enseignants, de médecins ou de fonctionnaires qui signifiaient qu'eux aussi sont des serviteurs de l'État, et qu'ils ont droit aux mêmes privilèges. Cette maladresse nourrit le sentiment populaire de l'existence d'une classe de nantis et de puissants, qui se partagent les richesses du pays et distribuent entre ses membres les biens publics.

Un sentiment qui alimente à son tour la frustration et la haine et ôte à l'État sa crédibilité et le respect qu'on doit à ses institutions. Ce sont ces cumuls et dépôts de colère qui mènent inéluctablement aux crises et aux déflagrations. Les mêmes causes finissent toujours par produire les mêmes effets, 2011 n'est pas très loin.

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