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Gouvernement: comment concilier ce qui paraît être inconciliable?

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SAAD EDDINE
Stringer . / Reuters
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POLITIQUE - "'Ton père est tombé de son âne!' - 'C'est normal, en sortant de chez lui, il y était assis de travers'". Tout le monde connaît ce proverbe marocain qui décrit le mieux l'attelage gouvernemental actuel. Ce gouvernement porte en lui toutes les conditions et les raisons de faiblesse, d'incohérence et d'implosion.

Jamais un gouvernement n'a été aussi critiqué, décrié et moqué dès le premier jour comme celui-là. Il n'aura même pas droit, comme en France, à ses 100 jours de grâce. La disgrâce est déjà en cours. De mauvaises fées se sont penchées sur le berceau du nouveau-né, résultat d'un accouchement aux forceps, lui annonçant malheurs et courte vie. Car, sauf par miracle, comment concilier ce qui paraît être inconciliable et incohérent au sein de l'Exécutif?

Il y a d'abord la personne du Chef de gouvernement, dont l'autorité sera bancale au sein du gouvernement et à l'intérieur de son parti. Saâd Eddine El Othmani est certainement conscient qu'il n'est pas l'artisan de la formation de la majorité, et qu'il est loin d'en être l'homme fort et le maestro. Il devrait aussi gérer cette tension qui existe au sein du PJD, dont une bonne partie de ses militants et dirigeants estiment que leur victoire électorale était volée, et que El Othmani est allé trop loin dans les concessions et le compromis.

A l'intérieur du PJD, il y aura, pour la première fois, une guerre de tranchées et la figure de Benkirane planera toujours, comme un recours moral et politique. Ensuite, ce gouvernement sera victime de sa composition, qui essaye de combiner entre deux logiques: technocratique et politique. Il souffrira de la volonté de tout y inclure et régler: les impératifs de la Constitution, les susceptibilités partisanes, l'exigence d'efficacité et de rendement, les calculs faits en fonction des agendas de congrès des partis notamment le PJD et l'Istiqlal... Bref, des paramètres qui se heurtent et s'annulent. Et tout ça ne mènera nulle part.

Cette situation n'est ni rassurante ni porteuse d'optimisme. Le premier risque et danger est d'installer un climat de méfiance et d'irrespect à l'égard des institutions politiques. Les mots élections, vote, choix populaire, voix des urnes, n'auront plus aucun sens ni valeur. Ils sonneront creux et faux aux oreilles des Marocains. Tout l'effort pour rendre ces institutions crédibles, depuis 2011 risque de s'effondrer comme un château de sable construit sur des promesses vaines. La classe politique, déjà peu estimée et respectée au Maroc, sera décrédibilisée à jamais.

D'où le second risque: la destruction des espaces d'intermédiation au sein de la société. Sans partis, syndicats, députés et associations capables de parler aux gens, de porter leur parole, d'intervenir en cas de conflit et de déflagration, la société sera livrée à elle-même et à ses pulsions. L'Etat se retrouvera face à face, sans intermédiaire, à gérer ces tensions et à les prendre de plein fouet.

En 2011, on a vu le rôle joué par le PJD et Benkirane dans l'amortissement et l'absorption du choc du Printemps arabe et des manifestations du mouvement du 20 février. Mais maintenant, avec la dégradation progressive de ces outils de compromis et de médiation, qui sera là pour amortir de nouveaux chocs? Il ne faut jamais insulter l'avenir, ni oublier le sens tragique de l'Histoire.

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