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Education: Deux mesures que les conseillers du ministre ne sont pas près de lui souffler à l'oreille

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ÉDUCATION - L'enseignement supérieur public est un grand corps malade. Tous les voyants sont au rouge car le système est en arrêt cardiaque tant au niveau de la capacité d'accueil que de la qualité des formations proposées. Les lycéens marocains qui s'apprêtent à passer le baccalauréat mettront les pieds dans des établissements complètement dépassés par le nombre de candidats et incapables de se hisser aux standards internationaux. A moins d'envoyer tous nos étudiants à l'étranger, il faudra bien prendre le taureau par les cornes, le plus tôt serait le mieux, l'avenir du pays en dépend.

L'état des lieux de l'enseignement post-bac au Maroc est un secret de polichinelle, une vérité qui fait consensus dans toutes les classes sociales. Toutefois, les chiffres ne sont pas connus du grand public et ils font froid dans le dos. Chaque année, le nombre d'étudiants inscrits dans l'enseignement supérieur marocain grimpe de 10%. En 2017, il dépassera les 500.000 inscrits. Le HCP projette que ce chiffre atteindra le seuil astronomique des 1,2 million (trois fois plus qu'en 2010). Et il y a de la marge encore car le taux d'accès au supérieur est très faible au Maroc. En effet, seulement 13% des jeunes adultes étaient inscrits dans l'enseignement supérieur en 2015 contre 31% en Algérie, 34% en Tunisie et 53% au Liban (données de l'UNESCO).

On peut douter de la capacité de l'Etat marocain à pouvoir augmenter les dépenses pour l'enseignement supérieur proportionnellement aux augmentations d'effectifs des prochaines années. La qualité du secteur, déjà faible en moyenne, va donc immanquablement continuer à se détériorer et à renforcer l'intérêt pour les établissements privés. Si rien n'est fait, les établissements supérieurs deviendront une sorte de "parking" pour jeunes de 18 à 25 ans, un gâchis pour le pays et une bombe à retardement. Que faire?

Dans cet article, je me limiterai à dire par où il faut commencer. Si j'étais en charge de l'enseignement supérieur, je demanderai à mes équipes de lever tous les verrous qui entravent la croissance de l'enseignement privé. En même temps, je lancerai une réforme urgente de la formation professionnelle. Ce sont deux soupapes qu'il faut activer d'urgence pour éviter une crise majeure.

Le Maroc a besoin d'un Plan Marshall de l'Université. La bonne nouvelle est qu'il ne coûtera pas cher (car il appellera au secours les capitaux privés étrangers et marocains). La mauvaise est qu'il faut savoir travailler sur plusieurs fronts simultanément: le cadre légal, le financement, le contrôle de la qualité et la mise à niveau des équipes pédagogiques.

Il faut faire confiance au privé sans arrière-pensées. Quand il est bien géré et qu'il ne recherche pas la rentabilité à tout prix, l'enseignement privé est capable d'innover: structures de décisions souples et simplifiées, contact permanent avec le monde de l'entreprise, intégration de praticiens reconnus sans nécessité de passer par des concours, etc.

Aujourd'hui le privé réunit moins de 20% des effectifs du supérieur. Voici quelques mesures pour booster sa contribution à l'effort national:

  • Réorienter une partie des bourses d'études à l'étranger au bénéfice des établissements privés marocains (à condition qu'ils soient sérieux).
  • Accepter que les étudiants boursiers s'inscrivent dans des facultés privées. Il ne sert à rien d'envoyer un étudiant talentueux dans une classe de 70 ou 80. Si une école privée offre la formation recherchée, il n'y a aucune raison d'en barrer l'accès aux élèves boursiers.
  • Permettre aux entreprises (ex: Attijari, Akwa, etc.) de payer des bourses d'études pour des candidats inscrits au privé. En contrepartie, prévoir des abattements fiscaux pour les inciter à mener cette politique sur le long terme. Le même mécanisme d'incitation fiscale peut être mis en place pour la création de bibliothèques ou de laboratoires de langue construits et gérés par le privé mais ouvert aux étudiants de toute provenance. Là aussi, il faut faire confiance aux grands groupes marocains (il existe des entrepreneurs citoyens).

Tout cela ne servirait à rien si la bureaucratie (un mélange d'incompétence et de mauvaise foi) qui entache les mécanismes d'autorisation et de contrôle n'était pas allégée. Pour faire court, je citerai le cadre légal absurde qui oblige les facultés privées à utiliser x % de professeurs universitaires permanents et qui en même temps interdit aux professeurs du public d'enseigner dans le privé. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les procédures (lentes et imprévisibles) d'autorisation, d'accréditation et d'homologation.

Personne n'est dupe, il ne s'agit pas de donner un chèque blanc aux acteurs du privé, qu'ils soient Marocains ou étrangers. Au lieu de mettre des bâtons dans les pieds aux établissements privés, on pourrait les obliger à réserver 10 ou 20% de leur capacité aux étudiants défavorisés ou ayant obtenu leur bac hors de l'axe Rabat-Casablanca (oui, il existe bien un Maroc et des Marocains de valeur à Errachidia et Nador).

Les mécanismes de contrôle existent et doivent être approfondis. Mais, où sont les ressources humaines pour contrôler avec transparence et agilité? Les départs en retraite ont laminé les compétences au sein du ministère de tutelle et la politisation des portefeuilles dissuade tous ceux qui veulent bien travailler. En effet, contrôler veut dire sanctionner parfois et qui veut faire des vagues par les temps qui courent?

La seconde planche de salut de l'enseignement supérieur est la formation professionnelle. Elle fait partie de ces bonnes résolutions de fin d'année que personne ne met en œuvre. Disons-le une bonne fois pour toute: tous les bacheliers ne sont pas faits pour aller à l'université. Et tant mieux! Les filières techniques et de formation professionnelles ne suscitent plus les vocations, et pourtant les programmes de renforcement des compétences de l'artisanat se succèdent, en vain. Les professions les plus demandées au Maroc et à l'étranger sont mal vues: ébénistes, ferronnier, soudeur, etc.

Nos meilleurs artisans de marbre et de la mosaïque ont été exfiltrés par les entreprises du Golfe persique. De Dubaï à Doha, les Marocains font un travail formidable... hors du Maroc. Aujourd'hui, pour les besoins d'un chantier exigeant, on ne trouve plus de techniciens de haut vol spécialisé dans la peinture ou l'acoustique.

Encore une fois, ne soyons pas naïfs. Il ne sert à rien de préparer des artisans hors pairs si les patrons insistent à les sous-payer et leur préfèrent de la chair à canon. La réponse se nomme: marchés publics. Rien ne nous empêche d'obliger les entreprises qui soumissionnent pour construire un théâtre ou un hôpital d'aligner des diplômés de la formation professionnelle et non pas de la chair à canon.

Après Al Hoceima, l'urgence sociale est devenue criante. Le désespoir de la jeunesse est visible à l'œil nu. Il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte que nous sommes assis sur une bombe. Près d'un jeune marocain sur deux (15 à 29 ans) est au chômage ou en dehors du système éducatif.

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