Tunisie: Ils ont à peine 20 ans, Ali et Mehdi se prostituent... (REPORTAGE)

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TUNIS NIGHT
Thierry BrŽsillon/Godong via Getty Images
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Quelque part au centre ville, derrière ces veilles portes de Tunis et au fond d'une ruelle mal éclairée, une porte s'ouvre sur un patio, laissant découvrir une autre porte qui dévoile une pièce rectangulaire dépourvue de fenêtres et aux longs murs entachés d'humidité. Y sont jetés par terre trois matelas usés, quelques couvertures, des tapis défraîchis, une table basse en plastique au milieu et un petit téléviseur. C'est la demeure de Ali et Mehdi (pseudonymes), 20 ans.

À côté de cette pièce qui sert de salon et de chambre à coucher, se trouve une cuisine, où est installée une petite bonbonne de gaz et de la vaisselle. Dans une corbeille, une poignée d'oignons, des tomates et des piments. En l'absence d'un frigo et de suffisamment d'argent, les deux jeunes hommes, bricolent leurs menus, selon les moyens à leur disposition.

C'est là où ils habitent depuis qu'ils ont quitté leurs familles, c'est aussi leur refuge quand ils ne sont pas chez leurs clients. Les deux jeunes hommes se prostituent depuis quelques temps pour payer le loyer de ce taudis, les factures et subvenir à leurs besoins les plus élémentaires.

"La locataire est ferme là-dessus. On fait ce qu'on veut tant qu'elle a son loyer chaque mois", explique Ali, qui ne s'en plaint pas, au contraire: "Car pour trouver où se loger à ce prix, on a galéré. Les propriétaires, soupçonnant notre orientation sexuelle, ne voulaient pas de nous".

Des coups de fils interrompent la conversation. "Va voir ailleurs, je suis pas ta michetoneuse", s'offusque Mehdi, en rigolant en même temps. À l'autre bout du fil, un client qui souhaite lui amener une fille pour "un plan à trois". Le jeune homme se dit habitué de ce genre de sollicitations.

Si ce n'est pas un appel d'un client, c'est sur Facebook que les deux jeunes hommes, passent leurs journées. C'est sur les réseaux sociaux que les contacts s'établissent entre eux et les clients.

Facebook est une aubaine pour eux: "On a le temps de converser avant avec le client, de savoir à qui on va avoir à faire, à mieux négocier les tarifs. C'est plus sûr à tous les niveaux", explique doctement Ali.

Facebook c'est aussi des liens éphémères: "L'offre y est élargie. Il est rare qu'un client fasse appel à toi plus d'une fois". Afin de contourner ce circuit précaire, les deux hommes sont obligés de faire le trottoir. Des endroits sur Tunis sont connus pour être leurs fiefs.

Pour attirer les clients parmi les dizaines d'autres qui font la même chose; chacun se démarque par une tenue vestimentaire. Ces tenues sont aussi variées que les goûts des clients. Ali, travesti, se plait en femme. Les sourcils bien épilés, les ongles vernis, une perruque, le jeune homme dit sentir "ce qu'il est profondément". Quant à Mehdi, il arbore souvent sa tenue de maitresse. "Je refuse de jouer le soumis".

Les clients des trottoirs, contrairement à ceux sur Facebook, sont plus fidèles. Parmi eux des personnes de différentes catégories sociales; policiers, médecins, maçons, etc: "La plupart d'entre sont mariés, et cachent leur orientation sexuelle". Mehdi ne cache pas sa haine pour "ces gens qui ne s'assument pas et profitent de notre misère", lance-il.

Ce n'est pas que le rapport sexuel qui intéresse certains clients, d'autres veulent plus: réaliser un fantasme en amenant un(e) autre partenaire ou en optant pour des mises en scènes précises.

Les tarifs suivent l'humeur du client: "Ça varie entre 20 dinars et 40 dinars et parfois plus, selon les prestations", précise Ali.

Faire le trottoir, c'est aussi prendre le risque d'être agressé, d'avoir à faire à des clients dangereux: "C'est notre pain quotidien", explique Mehdi, résigné.

Les agressions sont provoquées par ce qu'ils nomment "des clochards" ou alors par les policiers. Pour calmer les ardeurs de ces derniers dans la défense des bonnes moeurs, de la morale et de l'ordre public, les jeunes hommes leurs filent des pots-de-vin mais ça ne marche pas à tous les coups: "Ça dépend de l'humeur du policier, le plus souvent ils acceptent l'argent mais des fois non". Les deux jeunes hommes ont déjà été condamnés pour racolage pour l'un et pour atteinte aux bonnes moeurs pour l'autre.

Un avant et un après la prostitution

Avant d'emprunter ce chemin périlleux, les deux jeunes hommes avaient une autre vie bien tracée. L'un était étudiant et l'autre suivait une formation. Tout a basculé lorsqu'ils ont été arrêtés après une descente policière et condamnés pour homosexualité.

Quelques mois passés en prison "qui semblaient être une éternité; un test anal, l'humiliation, les coups", se souvient Ali. "C'est plus atroce qu'un viol", lance Mehdi.

Ils en sortiront brisés et reniés par leur entourage.

Alors qu'il était en prison, la mère adoptive de Mehdi est morte après une attaque cardiaque: "Ma famille m'a reproché sa mort, j'étais le coupable à leurs yeux. Depuis, ils ne veulent plus de moi", raconte-t-il.

Quant à la famille de Ali, afin de le "punir" pour son passage en prison, on l'a séquestré avec Mehdi lorsque ce dernier a tenté d'amener son ami chez sa famille et tenter une réconciliation. Des cicatrices sur son menton témoignent de la violence qu'on leur a infligée avant qu'ils ne prennent la fuite.

Les deux jeunes hommes, unis par ces épreuves, sont inséparables. "On a trouvé l'un dans l'autre la famille qu'on n'a plus", explique Mehdi.

Les deux jeunes hommes se confient sur leurs histoires d'amour. Ali montre fièrement la photo de son copain, en ne tarissant pas d'éloges sur cet homme "si doux", affirme-t-il, enjoué. Quant au copain de Mehdi, il vient tout juste lui rendre visite, le jeune homme ne parle pas trop, seuls quelques gestes discrets de tendresse témoignent de son attachement à Mehdi.

Les blagues interminables de Mehdi, le sourire complice de son copain, les éclats de rire de Ali réchauffent ce taudis froid. Les trois assis autour de la table basse pour terminer la tâche que leur a confiée une association de prévention des MST et VIH, avec laquelle ils collaborent. Les deux jeunes hommes sont chargés notamment de convaincre des personnes d'aller se faire dépister et distribuent des préservatifs.

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