Quand un ingénieur français voulait créer une mer dans le Sahara: Retour sur le projet fou qui a failli transformer le visage de la Tunisie

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SAHARA
Raimund Linke
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Alors qu'en automne dernier, le ministère des Affaires culturelles tunisien a présenté la candidature de Chott El Jerid (sud-ouest du pays) pour une inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, le journal France info, rappelle une anecdote historique qui a failli transformer à jamais la région.

Pendant la période coloniale, alors que la France vient d’inaugurer le Canal de Suez en 1869, l'ingénieur et officier français, François Elie Roudaire, émet l'idée de faire entrer la mer dans le désert du Sahara par la région de Gabès via les Chotts (lacs salés) qui s'étendent à l'est de l'Algérie, près de la frontière tunisienne.

sahara map

Le journal précise que le projet fantasmé par Roudaire, et qui consistait à reverdir le désert par la mer, est inspiré de la littérature antique et de la légendaire baie de Triton décrite par Hérodote.

L'ambition de fortifier la "mission civilisatrice" française

Il s'agit de créer une mer intérieure "à cheval sur la Tunisie et l'Algérie qui ferait venir la mer depuis la Méditerranée, via Gabès, pour combler les chotts". Pour cela, l'ingénieur français propose d'inonder un bassin colossal (environ 17 fois le lac de Genève), en communication avec la mer par un canal de 240 km débouchant dans le golfe de Gabès. Une telle mer entrainerait, grâce à l'évaporation, une modification du climat alors favorable à la végétation.

À travers cette entreprise, Roudaire entend participer à la mission civilisatrice que prétend incarner la France de l'époque et d'après ses propres mots "apporter la civilisation".

"Le Sahara est le cancer qui ronge l'Afrique, écrit-il. Nous ne pouvons pas le guérir, par conséquent, nous devons le noyer".

L'ambitieux projet, rendu publique le 15 mai 1874 dans La Revue des deux mondes, promet "une immense amélioration du climat de l'Algérie et de la Tunisie", l'ouverture d'une "nouvelle route commerciale [navigable pour les navires] pour les districts situés au sud des Aurès [Est de l'Algérie]" et "une fertilisation de vastes étendues de terres désertiques" sur les rives Sud, Ouest et Nord.

Convaincu par cette entreprise, Ferdinand de Lesseps, fameux ingénieur du Canal de Suez, se joint au projet, qui obtient aussi le financement d'expéditions (de 1876 à 1883) destinées à vérifier sa faisabilité.

Des difficultés géologiques du côté tunisien

Les premières difficultés techniques se trouvent en Tunisie car à l'inverse des chotts algériens, le Chott El Jerid tunisien se situe au-dessus du niveau de la mer et contraindrait l'eau de la Méditérranée à être amenée sur une pente montante. D'autre part, la nature des sols rend également difficile le passage d'un canal via Gabès.

S'ajoutant à de vives critiques scientifiques, économiques et politiques, le gouvernement français n'encourage désormais plus le projet.

Si l’idée d'une mer intérieure qui changerait le climat est contestée, une "Commission supérieure pour l'examen du projet de mer intérieure dans le sud de l'Algérie et de la Tunisie" destinée à analyser le projet en profondeur, intervient tout de même dès 1882. Celle-ci aboutit clairement au rejet définitif du projet par le biais d'un important rapport, adressé au président de la République et signé par le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Charles de Freycinet.

"Le principal avantage de l’entreprise semble devoir être d’accoutumer (…) les Arabes nomades au travail", stipulait notamment ce dernier.

Bien qu'officiellement sans soutien gouvernemental, Roudaire et Lesseps persistent dans leur entreprise jusqu'à leur mort respective en 1885 et 1894.

L'incroyable projet ne survivra qu'à travers la plume de Jules Verne avec l'ouvrage L’invasion de la Mer laissant aujourd'hui intactes les régions de Tozeur et Nefta menacées de disparition par le projet.

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