Face aux menaces: Grande journée de colère des journalistes tunisiens (PHOTOS, VIDÉOS)

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Vendredi, de nombreux journalistes portant le brassard rouge, se sont rassemblés devant le siège du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) pour dénoncer les récentes pressions exercées sur eux et les campagnes de harcèlement menées à leur encontre sur les réseaux sociaux.



De nombreux sit-in ont été également observés dans la matinée devant des journaux et les locaux des radios régionales ainsi que les gouvernorats des villes tunisiennes.

Même si les lieux diffèrent, les messages de colère semblent les mêmes. Que ce soit à Tunis, à Sfax ou à Gafsa, les slogans scandés appellent à la liberté d’expression et refusent toute forme de pression sur la profession.

À Tataouine, des journalistes ont observé un sit-in devant le siège de la Radio régionale, banderoles en main, pour revendiquer une véritable réforme de leur entreprise et pour exprimer leur colère contre les agressions qui touchent certains journalistes et les obstacles auxquels ils font face dans l’accès à l’information, rapporte la TAP.

Idem à Gafsa, un rassemblement de protestation a eu lieu devant le siège du gouvernorat dans lequel des journalistes protestent contre ”les calomnies” dont font l’objet certains de leurs collègues de la part de dirigeants syndicaux du corps sécuritaire, exprimant leur attachement à la liberté d’expression en tant qu’acquis de la Révolution du 17 décembre 2010-14 janvier 2011.

Également à Sfax, des journalistes soutenus par la Ligue tunisienne des droits de l’Homme se sont rassemblés devant la Radio régionale pour condamner les pressions sur la profession et les tentatives de domestiquer la presse et de dénigrer le métier.

La liberté d’expression est une ligne rouge

“Ce mouvement de protestation se veut un message pour affirmer qu’il ne peut plus y avoir de retour à l’État policier”, a annoncé, vendredi le président du SNJT, Néji Bghouri à l’occasion de cette journée de colère.

”Le peuple tunisien est aujourd’hui le seul dans la région qui manifeste et exprime son opinion librement et sans crainte. Toutefois, cette liberté est désormais menacée, face aux promesses du ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem de poursuivre en justice toute personne qui critique le département, en procédant à des écoutes téléphoniques" a-t-il ajouté.

Bghouri a estimé que le mutisme du chef du gouvernement face aux abus de ses ministres et les accusations portées par le président de la République contre les journalistes et plus particulièrement contre les correspondants de la presse étrangère représentent un danger pour la liberté de l’information et de la presse.

Des organisations prêtent main forte aux journalistes dans leur lutte pour la liberté d’expression

“Le gouvernement tunisien doit cesser d’étouffer la liberté d'expression” souligne l'organisation de défense des droits de l'Homme Amnesty International dans un communiqué de presse, publié vendredi.

Amnesty International a appelé, également, le gouvernement à amender les lois qui menacent tous ceux qui critiquent l’État. Cet appel intervient au moment où les journalistes tunisiens ont décrété ce vendredi comme une journée de colère pour protester contre les abus des autorités sécuritaires à leur égard.

"Le droit à la liberté d'expression est essentiel dans une société forte et ouverte” rappelle Heba Morayef, directrice d'Amnesty International pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. “Toute personne en Tunisie doit être capable d'exprimer ouvertement ses critiques contre les institutions étatiques et les agents publics, y compris les forces de sécurité, sans crainte de poursuites", ajoute-t-elle.

Plusieurs autres organisations et institutions ont, également, haussé le ton et appelé à mettre fin aux violations de la liberté d’expression en Tunisie. Récemment, la Ligue Tunisienne de Défense des Droits de l’Homme (LTDH) a mis en garde contre la “gravité des agressions visant les journalistes en Tunisie” les qualifiant de “crime contre leur droit à l’expression et à l’exercice du journalisme, un des importants acquis de la révolution”.

Elle a pointé du doigt les derniers agissements du ministère de l’Intérieur envers les journalistes tout en rappelant la nécessité de “respecter les lois, la constitution et les conventions internationales qui garantissent la liberté d’opinion et d’expression et les droits de l’homme”.

Par ailleurs, la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) a appelé l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a souligner la nécessité de mettre en place un nouveau cadre juridique garantissant la liberté d’expression et l’indépendance de l’instance de communication audiovisuelle.

Pourquoi les journalistes tunisiens sont-ils en colère?

Dans un communiqué rendu public, le SNJT indique que tout a commencé avec la déclaration du président de la République Béji Caïd Essebsi, le 13 janvier 2018, contre les journalistes de la presse internationale remettant en cause leur professionnalisme et leur impartialité.

Deux jours après, l’affaire du blogueur Kais Bouaziz se déclenche. Ce dernier a été arrêté en raison d'articles publiés sur Facebook dans lesquels il appelait les gens à sortir dans les rues pour manifester contre la politique économique du gouvernement, rappelle Amnesty dans son communiqué. Un procureur l'a inculpé en vertu de l'article 121 ter du code pénal, qui pénalise le fait de distribuer des contenus “de nature à nuire à l'ordre public ou aux bonnes mœurs”.

Par ailleurs, la déclaration faite le 29 janvier dernier par le ministre de l’Intérieur devant la commission de l’organisation de l’administration et des affaires des forces armées dans laquelle il a admis avoir mis sur écoute un journaliste lors des manifestations a mis de l’huile sur le feu.

De plus, le SNJT a noté, sur un autre plan, avoir reçu de nombreuses plaintes de journalistes concernant le retour de la surveillance de leurs résidences et leurs lieux de travail.

“Cette démarche contre les journalistes s’est traduite par des attaques graves, notamment des violences physiques, des menaces et des arrestations, lors de l’accomplissement de leur travail sur le terrain”, mentionne une lettre ouverte, élaborée par le SNJT, et destinée aux trois présidents.

Selon le syndicat, cette “politique anti-presse” a coïncidé avec les appels lancés par les autorités pour relancer l’Agence tunisienne de la communication extérieure (ATCE) qui a joué un rôle central dans la répression de la liberté de la presse et la corruption du secteur.

Par ailleurs, le SNJT a relevé l’existence d’une volonté gouvernementale d’imposer une législation restrictive visant à étouffer les libertés de la presse, d’expression et de manifestation moyennant l’élaboration de projets de loi tels que le projet de loi N°2015-25 relatif à la répression des atteintes contre les forces armées et le projet de loi portant création à l’instance de communication audiovisuelle.

“Cette politique menace le climat de la liberté d’expression en Tunisie, principal acquis de la révolution”, a estimé le syndicat.

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