"Startup Lions", le livre-reportage qui rend compte de la dynamique digitale africaine

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Samir Abdelkrim
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ÉCONOMIE - Il aura fallu trois ans pour que l'entrepreneur et consultant Samir Abdlekrim fasse le tour (ou presque) du continent africain. Un périple effectué dans un but bien précis: en savoir plus sur l'entreprenariat "made in Africa". Il a ainsi visité plus de 20 pays en allant à la rencontre d'incubateurs et d'accélérateurs de start-up, mais surtout de jeunes self-made entrepreneurs partis de presque rien, et qui n'ont pas attendu l'aide de l'État pour ériger leur entreprise.

C'est dans son livre "Startup Lions", publié en décembre dernier, que ce tech reporter français d'origine algérienne raconte son long et passionnant séjour qu'il décrit à travers son regard débordant de curiosité. Il en ressort avec une conviction: l'avenir s’invente aujourd’hui en Afrique.

L'auteur emmène le lecteur avec lui à Tunis et à Casablanca, au Togo ou encore au Kenya, et livre les histoires et parcours des entrepreneurs qui ont réussi (ou pas) dans leur projet.

C'est à Dakar que Abdelkrim démarre son périple en accompagnant "Awajieune", une start-up qui permet aux pêcheurs du marché de Soumbédioune de mieux vivre en vendant plus de poisson directement aux consommateurs.

Son livre se lit comme un carnet de voyage. Alors qu'on s'attendrait peut-être à un guide avec une liste de directives, de statistiques et de tableaux complexes décrivant le statu quo du hub technologique en Afrique, l'auteur nous propose un reportage enrichissant dont on ressort inspiré, mais avant tout conscient de la place que l'Afrique a réussi à détenir parmi les plus grands écosystèmes numériques dans le monde.

Abdekrim écrit son récit du port de Dakar au Sénégal, de son bed & breakfast à Khweza en Nairobi, ou encore à bord d'un minibus au milieu des embouteillages de l'île du Lagos en Nigéria. Sur sa route, il croise Tomi Davies, le pionnier des Business angels de la tech nigériane, "jamais avare d’anecdotes", le fondateur du service de transfert d'argent par mobile "M-Pesa", Bernard James Maina, et même un Massaï qui vend ses vaches à l'aide d'un "petit Ericsson à clapet coulissant".

L'itinéraire de Samir Abdelkrim pour écrire son livre "Startup Lions".

Un livre adressé aux Africains mais aussi à tous ceux qui veulent "découvrir une nouvelle réalité dont on ne parle pas suffisamment dans les médias", comme l'explique au HuffPost Maroc Samir Abldelkrim, celle d'une "jeunesse africaine qui se bat pour résoudre ses propres difficultés."

L'auteur, qui est également fondateur de la société de conseil StartupBRICS, présentera son livre à Casablanca en mars prochain, lors du forum "Futur.e.s in Africa". S'il est déjà disponible en ligne, "Startup Lions" sera bientôt en vente dans les libraires du royaume.

En attendant, l'auteur livre au HuffPost Maroc les coulisses de cette aventure, et notamment son expérience auprès des startups marocaines.

HuffPost Maroc: Qui sont ces entrepreneurs que vous avez rencontrés?

Samir Abdelkrim: Les entrepreneurs que je suis au jour le jour sur le terrain et dont je parle à travers ce livre sont sous le feu des projecteurs car ils interviennent, il faut bien le dire, souvent pour résoudre des problèmes que les États ont délaissés. Cependant, et même si de nombreux fondateurs de startups s'engagent en Afrique pour répondre à un besoin, apporter une solution et ne pas seulement faire du chiffre, ce n'est pas avec une application mobile que l'on va réparer un pays. Néanmoins, si de 100, 200 ou 300 entrepreneurs qui se lancent chaque année dans un pays, on passe à plusieurs milliers, on atteindra alors une masse critique permettant d'avoir un impact conséquent sur l'économie, en terme d'usage, de créations d'emplois, mais aussi de leadership.

L’Afrique est devenue en quelques années le point de ralliement de visionnaires d’un genre nouveau. Malgré des défis immenses, dont le manque d’infrastructures et de financements, la jeunesse africaine semble n’avoir peur de rien. Stimulée par les contraintes du présent, elle construit son avenir. Chaque jour, des innovateurs se retrouvent dans les Tech Hubs africains pour construire un futur meilleur en mode collaboratif. Souvent très jeunes, ils s’emparent du pouvoir du numérique pour transformer leur monde et ce faisant, changer le monde.

Plusieurs startups essaient de s'inspirer du modèle américain ou occidental en général. Cependant vous affirmez qu'aujourd'hui, c'est plutôt l'Occident qui devrait s'inspirer de quelques startups africaines. Pourquoi et que font-elles de plus ou de mieux?

L’innovation organique qui se déploie aujourd’hui au niveau des entrepreneurs africains, et que je décris longuement dans mon livre, peut demain avoir un impact beaucoup plus large et macro-économique, au niveau des États. Faisant de chaque pays d’Afrique les prochaines “startups nations”, capable de faire contrepoids à l’hégémonie sans limites des GAFA

Quel est l’impact de cette révolution digitale africaine sur les économies du continent?

Au Sénégal, le numérique constituent déjà plus de 3% du PIB. La fusion de plusieurs facteurs comme la forte progression des classes moyennes, la progression de la connectivité et la démocratisation des smartphones lowcost fait que l'on trouve aujourd'hui à la fois un marché de plus en plus mature, bankable et bancarisé via le mobile money, et donc prêt à consommer des contenus africains, conçus en Afrique par des Africains, pour le marché continental.

Ces éléments favorisent en parallèle l'accélération d'un écosystème entrepreneurial aux effets démultiplicateurs. Et si avec Le Cap ou Lagos, l'Afrique anglophone continue de concentrer les scènes startup les plus en vue, de plus en plus de développeurs mobiles basés à Dakar, Abidjan ou Cotonou montent au créneau et proposent des applications qui répondent de plus en plus aux standards internationaux en termes de qualité, même si de gros besoins en formation et en mentoring se font toujours sentir.

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L'auteur du livre avec un startupeur dans la cafétéria du iHub, premier incubateur historique de Nairobi.

Vous insistez sur la compréhension du terrain comme préalable. Est-ce si important?

Ce n’est pas seulement important, c’est juste indispensable, tout simplement. Prenez les innovations digitales qui ont émergé à partir du territoire africain, qui ont été développées en prenant constamment le pouls des utilisateurs sur le terrain, en partant de leurs réalités et de leurs problèmes à résoudre. Ces innovations-là ont connu un véritable succès en termes d'usages et d'adoption par les marchés locaux: c'est le cas du secteur du Mobile Banking qui a connu (et connaît encore!) son heure de gloire en Afrique de l'Est avec M-Pesa, même si l’Afrique de l’Ouest décolle aussi en grande partie grâce à la montée en puissance d’Orange Money. Prenez le vaste domaine de la santé avec la création de plus en plus nombreuse d’applications mobiles qui permettent de mieux relier les médecins aux zones reculées dans lesquels la mortalité infantile et maternelle explose, avec par exemple le projet Karangue, soutenu par Orange au Sénégal, ou l’application Gifted Mom au Cameroun. Vous serez étonné par l’impact que ces solutions ont sur le terrain.

Comment le numérique peut-il changer (ou a-t-il déjà changé) le social en Afrique?

De ce long périple, j’en ai conclu que la jeunesse africaine ne fait pas que transformer le numérique. Elle le réenchante, loin des rêves désincarnés de l’utopie transhumaniste et du techno-progressisme qui fait florès dans la Silicon Valley. L’Afrique nous invite au contraire à revenir à l’essentiel, à l’humain tel qu’il est et non pas tel qu’il devrait être. Les startup lions donnent la priorité aux plus modestes, aux oubliés de la croissance, aux "non monétisables".

Le soutien de l'État n'est donc pas nécessaire pour faire marcher une startup?

Une responsabilité reste irremplaçable: celui des puissances publiques et de l'obligation impérieuse du régalien et des gouvernements de créer des infrastructures. On ne peut pas demander à un entrepreneur de poser des câbles sous-marins pour apporter la fibre optique dans le golfe du Bénin ou au large de Dakar. L'enjeu est là. Une Afrique qui n'est pas suffisamment connectée, c'est une Afrique qui peut rater le train de la transformation de son économie par le numérique. La mutation digitale qui se déroule en Occident va bientôt atteindre les pays émergents: la question sera de savoir si l'Afrique est prête ou non.

En quoi l’entrepreneuriat numérique africain est si inclusif et ouvert à la mixité?

Plus de la moitié des startups africaines (56%) sont féminisées. Dans des pays comme le Kenya, 53% des startups sont fondées par des femmes. En Ouganda, l’écosystème est dynamisé par un tissu entrepreneurial féminin particulièrement vibrant: 57% des startups ougandaises sont ainsi dirigés par une ou plusieurs femmes.

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Samir Abdelkrim avec Mehdi Alaoui, fondateur de la startup marocaine Screendy au Casablanca Technopark, en 2016.

Comment a été votre expérience avec les startup marocaines? Où se place le Maroc en terme de TechHub par rapport au continent?

À l’invitation du réseau Startup Maroc, j’ai eu la chance d’assister à la compétition Get In The Ring qui s’est tenu en janvier 2016 à Casablanca. Les startups marocaines y participent pour lever des fonds pour pouvoir se lancer au niveau international. Parmi les membres du jury, il y avait notamment Hasan Haider, un investisseur célèbre dans le monde arabe est aujourd’hui associé à l’accélérateur de San Francisco, 500 Start-up mais aussi de nombreux Business angels et investisseurs marocains.

Les startups marocaines ont acquis une certaine maturité dans la région Maghreb et attirent de plus en plus d’investisseurs africains et internationaux. En 2017 un fonds d’amorçage co-fondé par une jeune entrepreneuse marocaine, Kenza Lahlou, qui dirige par ailleurs le réseau d'innovation StartupYourLife, a aussi vu le jour Casablanca. Pour bien s’entourer, Kenza Lahlou a constitué un board constitué de cadors de l’investissement comme Michael Seibel, le directeur général de l’accélérateur Y Combinator, ou encore Hasan Haider, à nouveau.

C’est un signal très fort envoyé à l’écosystème numérique marocain mais également africain: le Maroc est en train de devenir un tech hub de référence entre l’Occident et l’Afrique. Pour preuve: la décision de la prestigieuse compétition DEMO Africa d’organiser pour la première fois son édition en Afrique du Nord au Maroc après 6 éditions organisées au Kenya, au Nigeria et en Afrique du Sud!

Que conseillez-vous aux jeunes marocains qui veulent aujourd'hui s'engager dans la révolution des startups en Afrique?

Le Maghreb peut jouer un rôle d'interface, de passerelle, de connexion entre non seulement la Méditerranée et l'Europe, mais aussi entre l'Afrique et le monde arabe. Les jeunes startupeurs marocains mais aussi algériens et tunisiens ont une chance incroyable: ils font partie de facto, culturellement et géographiquement à la fois de l'Afrique mais aussi du monde arabe. C'est une opportunité pour passer à l’échelle!

Le Maroc est peut être un marché de taille encore modeste, mais des solutions apportées à des problèmes locaux marocains peuvent aussi passer à l'échelle africaine, il faut tout de suite penser global. Je pense à cela en citant notamment l'exemple très concret de la jeune pousse e-santé marocaine MedTrucks, avec sa solution de caravanes de santé mobiles géolocalisées pour les malades vivant dans les zones reculées, qui s'attaque au fléau des déserts médicaux dans les provinces rurales marocaines. Medtrucks peut très bien demain se dupliquer dans la région Sahel et, pourquoi pas, dans le reste du continent et au-delà.

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