Jihen Chandoul, co-fondatrice de l'OTE, à "The Guardian": Le FMI est à l'origine des derniers troubles en Tunisie

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Le quotidien britannique “The Guardian” s’est intéressé à la Tunisie et aux derniers mouvements de protestation à travers une analyse dévoilée mercredi.

tunisia 14 january

Intitulé “Le FMI a étouffé la Tunisie. Pas étonnant que les gens protestent”, l’article de Jihen Chandoul, co-fondatrice de l’Observatoire Tunisien de l’Economie (OTE), cherche à exposer les dessous de la crise tunisienne et creuser le lien entre le Fonds Monétaire International (FMI) et les récentes protestations. “Il est impossible de comprendre ces dernières manifestations sans comprendre le rôle des institutions financières internationales, notamment le FMI” souligne l’article.

Sous l'épée de Damoclès!

Depuis la révolution de 2011, ces organisations mondiales continuent de s’imposer de plus en plus dans le pays à travers des mesures d’austérité strictes, ajoute la source. “Dans les mois qui ont suivi la révolution, les gouvernements et les institutions occidentales cherchaient un moyen d'empêcher les pays de remettre en question le modèle néolibéral. Ils ont trouvé une solution au sommet du G8 à Deauville en mai 2011” précise l’article.

En effet, d’énormes prêts ont été accordés aux pays du printemps arabes dont notamment la Tunisie et l’Égypte en échange de nombreuses réformes institutionnelles. “Une coalition regroupant les pays du G8, la Turquie, les pays du Golfe, le FMI et la Banque mondiale a conclu un accord sur les processus révolutionnaires qui se déroulaient alors dans les pays arabes” explique la même source.

D’après l’auteure, le FMI et d'autres institutions ont profité de la situation instable et des faiblesses de ces pays pour forcer les mouvements.

Pas de choix

Désarmés, ces pays se trouvent, en fait, dans l’impasse et se voient obligés de se soumettre aux diktats de ces organisations, sans résistance. “La Tunisie avait peu de possibilités de renégocier les termes qui lui étaient proposés” déplore Chandoul. “Le partenariat de Deauville a été la pierre angulaire des réformes économiques adoptées dans mon pays pendant la période de transition, mais aussi dans d'autres pays arabes comme le Maroc, l'Égypte et la Jordanie, le FMI jouant le rôle de moteur principal” précise-t-elle.

deauville g8

De mal en pis

À ses yeux, les dernières manifestations sont ainsi le fruit du compromis de Deauville. En brossant un état des lieux de la situation économique du pays, Chandoul a, par ailleurs, constaté que depuis 2011, la dette publique étrangère de la Tunisie a considérablement augmenté en passant de 41% du PIB en 2010 à 71% en 2018. Ce creusement s’explique, selon elle, par les paiements, depuis 2017, de la dette étrangère de la Tunisie. Ce sont “tous les prêts accordés par des prêteurs étrangers ayant accordé des périodes de grâce après la révolution exigeant un remboursement. En 2018, les paiements au titre du service de la dette atteindront un niveau record de 22% du budget du pays” lance-t-elle.

L'origine de la hausse des prix

Avec ses prêts, le FMI exerce ainsi des pressions soutenues sur la Tunisie. Des recommandations ont été formulées poussant la Banque centrale de Tunisie à mettre fin à toute intervention sur les marchés des devises pour défendre la valeur du dinar tunisien, démontre elle. “Le résultat de la dépréciation (imposée) du dinar a été d'augmenter les importations à un moment où les principales exportations (phosphates et tourisme) sont en crise et ne peuvent compenser ces nouveaux coûts” note la co-fondatrice de l’OTE.

Selon elle, c’est donc cette mesure qui a fortement contribué à la hausse vertigineuse des prix, à l'augmentation des ratios de la dette publique et au service de la dette extérieure.

“Tout cela a abouti à une nouvelle loi, entrée en vigueur début janvier, qui a déclenché les protestations” accuse-t-elle.
Et d’ajouter que pour réduire son déficit budgétaire, “le gouvernement tunisien a été invité à réduire les dépenses par le gel des recrutements, les retraites anticipées et les gels salariaux dans le secteur public, et à augmenter les recettes de l'État grâce à des impôts indirects sur les dépenses”. Une situation difficile marquée par une flambée des prix.

Coup de colère

Cette hausse exagérée a été dopée par “une hausse de la TVA et des taxes à la consommation - les formes d'imposition les moins progressives, payées par tous, peu importe ce qu'elles gagnent” estime-elle. “Cela signifie moins d'argent dans les poches des plus pauvres ainsi que des classes moyennes qui supportent le fardeau fiscal” poursuit-elle.

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L’auteure a démontré que ce coup fatal a attisé la grogne sociale en Tunisie et mis à mal les efforts du gouvernement pour sortir de la crise. “Un sentiment d'injustice grandit, alimenté par la répartition injuste du fardeau fiscal, l'absence d'un effort réel pour lutter contre la fraude et l'évasion fiscales, le niveau élevé de chômage et l'inégalité de la richesse dans le pays” cite Chandoul.

Pour conclure, l’article est revenu sur les propos formulés par l’activiste Warda Atig qui a dit que "tant que la Tunisie continuera ces accords avec le FMI, nous continuerons notre lutte. Nous croyons que le FMI et les intérêts des peuples sont contradictoires”. Une déclaration qui souligne la nécessité de mettre fin aux pressions du FMI: "Une évasion de la soumission au FMI, qui a mis la Tunisie à genoux et étranglé l'économie, est une condition préalable pour apporter un réel changement”.

Le FMI se défend

Face à ces accusations, le Fonds monétaire international (FMI) s'est défendu jeudi de vouloir imposer l'austérité en Tunisie. "Nous reconnaissons bien sûr la frustration du peuple tunisien qui aspire à plus d'égalité sur le plan économique. Leur frustration est compréhensible. Nous la partageons mais nous nous efforçons de résoudre des problèmes très profonds et qui remontent à longtemps", a déclaré Gerry Rice, le porte-parole du FMI lors d'un point presse. Il a souligné le fait que le FMI "ne veut pas l'austérité" et tend à soutenir le gouvernement à travers des "réformes bien conçues, correctement mises en oeuvre et socialement équilibrées."

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