Errachidia: Condamnée pour le suicide d'une patiente, l'infirmière donne sa version des faits

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JUSTICE - Il y a quelques jours, Meriem Bekkar a appris que la Cour d’appel d’Errachidia l’a condamnée à trois mois de prison ferme et une amende de 1000 DH pour homicide involontaire (article 432 du code pénal). Un choc pour elle, car, en première instance, elle avait été blanchie. L’affaire, qui remonte à 2013, a connu un rebondissement inattendue, fin 2017. "J’ai appris que la Cour d’appel a prononcé un verdict à mon encontre. J’ignorais que le parquet avait saisi cette Cour pour réexaminer de nouveau l'affaire", raconte-t-elle, dévastée, au HuffPost Maroc. Elle vient de saisir la Cour de cassation pour remettre en cause cette condamnation qui, pour elle, ne peut être "juste".

Infirmière depuis treize années au service de psychiatrie de l’hôpital Moulay Ali Cherif (CHP) à Errachidia où elle a été affectée, Meriem Bekkar affirme avoir été marquée à jamais par le décès de la patiente en question. "Elle souffrait d’une schizophrénie et était devenue une habituée du service. Je lui parlais souvent pour l’apaiser quand elle ne se sentait pas bien. Son état était devenu stable au point où sa sortie était devenue, pour nous, imminente, après avoir passé près d’un mois au service", confie-t-elle, la voix entrecoupée de larmes. Après un long soupir, Meriem Bekkar reprend son récit: "J’ai le cœur serré. L’image de ce suicide est gravée dans ma mémoire, dans ma vie".

Le jour du drame

"À mon arrivée, comme toujours, je suis allée vérifier le registre des gardes pour savoir s’il y avait des consignes. Ensuite, j’ai entamé ma garde qui durait de 18h à 8h30", se rappelle-t-elle. Et de poursuivre: "J’avais 7 patientes à surveiller, dont 3 sociopathes et l’une de celles-ci était grabataire et ne pouvait pas quitter le lit. Je devais donc m’occuper d’elle en priorité, pour changer ses couches et lui faire une toilette. Il n’y a pas de femmes de ménage ni de personne pour nous assister en quoi que ce soit".

L’infirmière de garde raconte une nuit qui n’avait rien de plus que les autres. Elle décrit des conditions de travail devenues, par la force des choses, une habitude. "Nous avions souvent des coupures d’eau et d’électricité et ce soir-là, il n’y avait pas de lumière dans les chambres des patientes. Je faisais ma tournée avec la lampe de mon téléphone portable". Mais cette nuit ne sera finalement pas comme les autres. La patiente, dont l’état mental était pourtant stable, a tout d’un coup rechuté. "Cette nuit-là, elle était agitée et dans une autre chambre, une autre souffrant de mélancolie grave me préoccupait énormément. C’est d’ailleurs celle-ci qui, pour moi, présentait un vrai risque", assure-t-elle. Et de préciser avoir prévenu le médecin de l’agitation de la patiente en question. "Suivant ses conseils, je lui ai fait une injection avec grande difficulté, car seule, j’ai eu du mal à la maîtriser dans son état. Après l’injection, je pensais qu’avec le sédatif, elle allait faire sa nuit tranquillement", confie Meriem Bekkar.

Quelques rondes plus tard, l’infirmière a estimé que tout était rentré dans l'ordre. "Je jetais un coup d’œil de la petite fenêtre de la chambre à chacune de mes rondes et je la voyais dormir. Pour moi, il n’y avait plus lieu de s’inquiéter puisqu’elle se reposait après le sédatif", ajoute-t-elle.

Le lendemain, à l’heure du petit déjeuner, c’est la terrible découverte. "Je suis allée la voir et c’est là où j’ai constaté, en présence de la femme de ménage, qu’elle avait passé sa tête sous une attache. Je me suis empressée de la lui enlever en voulant la secourir. Moins d’une heure avant, je l’avais vue et elle dormait encore. Alors je me suis dit que je pouvais peut-être encore la sauver!", s’exclame-t-elle, comme si elle revivait cet instant indéfiniment.

Interminables heures d’angoisse, un cauchemar que l’infirmière affirme vivre depuis. "La terreur ne m’a plus quittée. Je souffre d’une dépression dont je n’arrive plus à en sortir malgré le traitement. Je me sens épuisée", confie-t-elle.

Enquête, acquittement et rebondissement

Après enquête, le juge a estimé que Meriem Bekkar n’était pas responsable. Mais la Cour d’appel en a décidé autrement, quatre ans après les faits. "Je n’ai pas compris les raisons qui légitiment ce verdict à m’encontre. Mon avocat devrait récupérer une copie du verdict pour connaître les motivations de ce verdict. Ce dont je suis certaine, c’est que la partie civile n’a jamais pris part dans cette affaire. Le parquet a maintenu les poursuites contre moi", dit-elle, un peu déboussolée.

Difficile de tourner la page. Meriem Bekkar n’a plus remis les pieds dans le service où elle travaillait. "Je ne peux plus. Je reste à l’extérieur de la salle. Parfois, je n’arrive même pas à travailler et j’espère pouvoir quitter le CHP", confie-t-elle, avant de se réfugier un moment dans le silence. "Je me dit parfois que ce qui s’est passé va peut-être dévoiler le problème des infirmiers travaillant dans les services de psychiatrie, qu’il conduira à améliorer leurs conditions de travail et augmenter les effectifs", se console-t-elle.

Les syndicats sont en tout cas convaincus qu’un changement doit s'opérer au niveau des structures psychiatriques publiques. De nombreuses blouses blanches ont exprimé leur solidarité avec Meriem Bekkar en observant, depuis le verdict, une vingtaine de sit-in sur leur lieu de travail dans différents établissements hospitaliers dans l'ensemble du royaume.

Certains ont lancé une campagne de solidarité "Tous Meriem Bekkar", notamment la Fédération nationale de la santé affiliée à l’UMT (FNS/UMT). Dans un communiqué qu’elle vient de publier, elle appelle les infirmiers à rester mobilisés et à poursuivre les démarches de protestation de toutes formes. "Il faut rendre justice à Meriem Bekkar et lui accorder l’acquittement", souligne le syndicat. "Nous avons déjà organisé des sit-in à Tiznit, Meknès, Safi et autres. Le but étant d’attirer l’attention sur la nature du dossier. Dans ce genre de cas, ce n’est pas à l’infirmier d’endosser la responsabilité", déclare au HuffPost Maroc le secrétaire général adjoint national de la FNS/UMT, Rahal Lahssini. Et de rappeler que le rôle des infirmiers dans un service psychiatrique se limite à donner le traitement et à suivre l’état de santé des malades. "Mais avec 7 patients, il est impossible de surveiller chacun d’entre eux sans le quitter des yeux un moment", fait-il remarquer.

Pour la FNS/UMT, c’est la stratégie de la santé publique à ce niveau qui mérite d’être "réformée". "Il faut souligner que l’infrastructure médicale dédiée aux malades mentaux au Maroc souffre d’une grande insuffisance", ajoute-t-il. Et d'estimer que "le verdict contre cette infirmière est dur au regard de la nature de la mission qui incombe aux blouses blanches".

La FNS/UMT affirme qu'il est urgent de revoir le statut des infirmiers. "Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore dans la loi une référence aux missions dont doivent s’acquitter les infirmiers selon le service où ils travaillent. C’est un trou noir face auquel les infirmiers se retrouvent entre le marteau et l’enclume: agir, ou ne pas agir mais courir le risque d’une poursuite pour ne pas avoir porté assistance à personne en danger", souligne Rahal Lahssini.

Ce syndicat indique avoir fait part de son inquiétude quant à la condamnation de Meriem Bekkar. "Nous demandons au ministère de la Santé d’apporter son soutien à cette infirmière", lance ce responsable, soulignant que "les infirmiers n’ont pas à payer les failles structurelles du ministère".

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