Dans le monde fabuleux du football algérois

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Qui ne connaît pas la légendaire exubérance des fans de football algérois ne connaît pas vraiment Alger.

Mais au-delà des images spectaculaires que nous recevons parfois par les télévisions ou les photos de la presse sportive, il est extrêmement rare de voir des images plus intimistes, plus proches des supporters et de leurs quartiers, alors que ces jeunes passionnés de foot sont dans la ville, présents par milliers et qu’ils ne se cachent pas.

Pour accomplir son reportage sur les supporters de foot algérois, le photographe Romain Laurendeau a passé plusieurs mois étalés sur quatre années à travailler en compagnie des supporters de trois “clubs de foot mythiques d’Alger”: le Mouloudia, l’USMA et le CRB.

Du temps, du travail et de l’amitié.

Ce sont les ingrédients pour aboutir au résultat saisissant que livre Romain Laurendeau: les photos d’un voyage dans le monde fabuleux des mordus de foot à Alger.

derby

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Pourquoi fabuleux? Alors que les univers pris en images sont souvent des lieux lépreux de pauvreté, lézardés de désespoir, minés par l’ennui et les angoisses des matins qui ne chantent jamais?

Fabuleux d’atmosphère. Fabuleux de visages. Fabuleux d’expressions. Fabuleux de toute la beauté incroyable que nous jettent à la figure les plus jeunes, les plus pauvres et les plus nombreux des êtres qui peuplent cette ville.

Fabuleux d’aventures que l’on devine formidables, fabuleux de sentiments extrêmes, fabuleux d’amitiés solides: le monde du foot c’est tout un monde parallèle qu’ils ont créé pour sortir de temps à autre de la finga du quotidien, en groupe, en masse, entre hommes.

C’est tout un univers dans la ville et parallèle à la ville que les jeunes supporters de foot ont tissé pour se retrouver entre eux, dans l’entre-soi des amoureux du Mouloudia, du CRB ou de l’USMA.

Celui par exemple des lieux où ils vont regarder ensemble les matchs de foot, comme au Cinéma l’Olympia aux confins de la rue Larbi Ben M’hidi:

“où l’on projette parfois des petits films d’horreur durant les après-midi et où l’on projette aussi les retransmissions en direct des matchs de foot européens”, raconte dans un souvenir souriant Romain Laurendeau, “l’ambiance y est toujours bon enfant, ils supportent les équipes européennes en suivant un code couleur très fort (où l’on essaie de faire correspondre les couleurs des maillots européens aux couleurs des clubs algérois) et parfois ils font des retransmissions de matchs algériens et là ça devient une ambiance comme au stade avec les chants et le reste”.

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Le photographe, lui, n’a jamais été un mordu de foot, “personnellement je suis le foot de loin, comme tout le monde à la coupe du monde, mais je ne connais pas les Ronaldos, tout ça”, dit-il.

Ce qui l’a attiré vers ce sujet c’est l’énergie qu’il a sentie alors qu’il travaillait sur un reportage antérieur dans le quartier de Bab el Oued.

“Le reportage sur le foot est venu en continuité avec mon reportage sur Bab el Oued, c’est tout un quartier où les jeunes pensent ne pas avoir du tout d’avenir et le foot et le stade sont un échappatoire. Une fois par semaine ils sont ensemble, ils crient, ils chantent par milliers des chansons avec des revendications fortes”.

La liberté d’expression totale dont usent les jeunes footeux lorsqu’ils déclament leurs chansons est impressionnante:

“Ils écrivent les chansons, ils les enregistrent et les supporters les apprennent, ils peuvent parler de tout, comme des drogues qui coûtent trop cher! C’est pour dire à quel point c’est libre, et ce qui lie tous les clubs ce sont leurs revendications autour des valeurs de 1962: la droiture, le courage, toutes les valeurs que véhicule l’idée forte de 1962, celles des ‘vrais hommes’ que chaque club reproche à l’autre d’avoir délaissées”.

Au CRB, le photographe est allé à la rencontre de passionnés de foot qui étaient plutôt majoritairement des employés de bureau dans la journée et qui se retrouvaient en fin de journées autour du foot et de leur club de quartier, “dans une quête identitaire très forte”.

Ils lui ont ouvert les bras et l’ont admis parmi eux comme l’un d’entre eux.

A tel point qu’ils ont même décidé un jour qu’il était habilité à visiter y compris le temple sacré, dont le lieu est jalousement gardé secret de tous, comme c’est la tradition dans chaque club de foot, où les artistes du CRB se retrouvent pour concevoir et ensuite confectionner les banderoles - qu’ils appellent les tiffo - qu’ils vont brandir le jour J au stade.

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A Bab el Oued, Bologhine et ailleurs où Laurendeau a suivi les supporters du Mouloudia, les supporters sont encore plus jeunes et nombreux sont ceux qui n’ont pas du tout de travail:

“Jai passé mes journées avec eux, je me suis ennuyé comme ils s’ennuient avec eux partageant leur quotidien”, dit-il, et au final “70% de mon reportage ce n’est pas le stade” mais la vie de ces jeunes en attendant le stade.

Le photographe est bien évidemment aussi allé “en déplacement” avec eux à Oran, Mascara, Sétif: “Certains supporters cotisent pour louer des minibus et aller ensemble voir leur équipe jouer, ils aiment les déplacements parce que c’est souvent l’occasion pour eux de faire la fête et de faire les fous loin d’Alger”.

Dès qu’ils quittent leur capitale quadrillée par la police, l’atmosphère est plus libre et plus détendue, mais à Alger, la police est omniprésente, le quadrillage est intense, et dans les stades, les policiers ne communiquent avec les supporters de foot qu’à travers des volées de coups de bâtons.

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La présence policière fait partie de cet univers, on la retrouve souvent dans les clichés de Laurendeau, plutôt comme une irruption, une intrusion, où souvent les expressions des policiers sont celles de l’inquiétude - vont-ils réussir à contenir cette masse humaine au bord du déchaînement?

Où l’on voit aussi les policiers pourchassant, à travers champs à Larbaa, des nuées de jeunes qui s’enfuient.

Le photographe a aussi été présent forcément pendant des affrontements violents entre supporters, mais de cette présence-là, nous ne voyons que des photos de face à face tendus, de visages qui semblent prêts à mordre le visage de l’autre, moments aussi spectaculaires qu’éphémères et que le photographe a réussi à capturer à force d’être là, présent, comme une ombre que l’on finit par oublier, des scènes où l’on sent presque physiquement que tout peut basculer vers la violence.

Les affrontements violents entre groupes de supporters avaient d’ailleurs, il y a quelques années, été la cause du bannissement des spectateurs des tribunes dans les stades.

Les équipes de foot avaient injonction de jouer leurs matchs à huis clos et Romain Laurendeau a pu assister à un regroupement de supporters lors d’un match qui se jouait à huis clos au stade de Bologhine entre le Mouloudia et l’USMA.

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Mais que font donc les supporters lorsqu’ils n’ont pas le droit d’accès au stade, pour cause de “match à huis clos”?

Ils recréent l’ambiance du stade à partir d’un lieu qu’ils peuvent accéder, ils s’approprient cet endroit qu’ils ont déniché et à partir duquel ils peuvent, en dehors du stade, suivre le match de leur équipe en direct.

Pour ne rien perdre de ce qui se passe au stade de Bologhine, c’est sur le parvis de la basilique Notre Dame d’Afrique que le public a récréé ses tribunes.

Et alors que les joueurs des deux équipes jouent dans un stade vide, la colline Notre Dame qui surplombe le stade est transformée en gradins et tribunes où les supporters des deux équipes, éternels rivaux, occupent l’espace.

Dans une inversion délicieuse du huis clos du stade, les “gradins” de Notre Dame d’Afrique sont pleins à craquer, les fumigènes crépitent et claquent, les visages se colorent des expressions de l’angoisse la plus sombre et de l’espoir le plus fou et à l’horizon, pas si loin, la mer, douce, tranquille et bienveillante veille sur les plus turbulents et les plus beaux d’entre les enfants d’Alger.

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Pour voir l'intégralité du reportage "Derby" visitez le site de Romain Laurendeau

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