Ces Marocains utilisent un système "old school" pour parler avec le monde entier (et même avec les astronautes)

Publication: Mis à jour:
HASSAN II RADIO
Ces Marocains utilisent les ondes radio pour parler avec la planète entière (et même avec les astronautes) |
Imprimer

RADIOAMATEURS - Il y a les passionnés de voiture, d'informatique ou de foot. Et il y a les radioamateurs. À l'ère de WhatsApp et autres applications de messagerie instantanée, ils font figure d'ovnis. Un peu geeks, un peu fous - ce sont eux-mêmes qui le disent - ces Professeurs Tournesol du 21e siècle font partie d'un réseau mondial de férus de systèmes de communication old school. Avec des postes de radio privés, branchés à des antennes plus ou moins performantes installées sur leur toit, ils cherchent depuis leur canapé à entrer en contact avec d'autres radioamateurs du monde entier en utilisant des fréquences hertziennes spécifiques. Un peu comme avec un talkie-walkie, mais à très longue distance.

Les plus expérimentés parviennent même à parler avec des astronautes de la Station spatiale internationale (ISS) en établissant une liaison radio avec celle-ci lorsque les conditions atmosphériques et solaires sont favorables à la propagation des ondes radioélectriques. Le 3 janvier dernier à Rabat, des étudiants de l'Ecole nationale supérieure d’informatique et d’analyse des systèmes (ENSIAS) ont ainsi pu discuter avec un astronaute de l'ISS. D'autres parviennent à utiliser la lune comme réflecteur d'ondes radio. En pointant simultanément leurs antennes vers la lune, deux radioamateurs situés à deux endroits du globe et disposant d'un matériel suffisamment puissant pourront ainsi entendre leur propre écho dans leur radio, réfléchi par la lune comme un miroir.

radioamateurs

Au siège de l'Association royale des radioamateurs du Maroc (ARRAM), à Rabat

Un réseau social un peu spécial

"Alors que plus personne ne se pose, à notre époque, la question de savoir comment marche un téléphone portable, on est un peu des résistants, des Gaulois", s'amuse Driss, la trentaine, radioamateur depuis ses 18 ans. Dans sa maison familiale de Rabat, il dispose, en plus d'innombrables antennes de toutes les tailles sur son toit, de quelques postes de radio qui lui permettent de parler avec d'autres radioamateurs aux quatre coins de la planète via ce système de communication né au début du 20e siècle.

"Même si on utilise aussi nos smartphones ou Facebook pour discuter avec nos proches, la transmission radio est un peu particulière: c'est le seul réseau social où il y a de l'éthique et de la fraternité", estime-t-il. L'activité suivie par des milliers d'adeptes à travers le globe et considérée comme un hobby technique à but non lucratif suit des règles et un langage bien spécifiques. Un radioamateur qui voyage à l'étranger sera par exemple toujours accueilli à bras ouverts par un autre radioamateur, nous apprend Driss. Car par-delà les ondes, des liens se tissent entre les membres du réseau, même s'ils ne se sont jamais rencontrés physiquement.

Devenir radioamateur n'est pas donné à tout le monde. Cela nécessite une bonne connaissance technique, un peu de matériel (les plus motivés construisent eux-mêmes leurs postes de radio et leurs antennes) et une licence obtenue, après examen, auprès de l'Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT). Au Maroc, c'est la seule autorité chargée de l’autorisation des stations radioélectriques et de la surveillance du spectre des fréquences. Un peu moins de 1.000 Marocains seraient enregistrés auprès de l'ANRT en tant que radioamateurs, et quelques dizaines seulement sont actifs à ce jour. À titre de comparaison, ils seraient plus de 800.000 aux États-Unis et plus de 13.000 en France. Dans les années 90, avant le boom des forfaits mobiles internationaux, beaucoup de Marocains utilisaient ce système de communication pour discuter avec leurs proches en Espagne, gratuitement.

Langage codé

Une fois sa licence obtenue, chaque radioamateur se voit doté d'un "nom de code", composé du préfixe du pays (CN pour le Maroc), puis du chiffre 8 réservé aux radioamateurs, et d'un suffixe personnel. À chaque appel, les deux interlocuteurs devront décliner leur identité, au début et à la fin de la conversation, en utilisant cet indicatif. Le roi Hassan II lui-même disposait d'un indicatif, "CN8MH", créé en 1957.

hassan ii radio

Le roi Hassan II lui-même disposait d'un indicatif, "CN8MH"

Tout ne peut pas être raconté sur les ondes utilisées par les radioamateurs pour communiquer entre eux. Religion et politique sont bannies des conversations. "Même le foot, on évite", sourit Driss. Lorsqu'un radioamateur parle avec un autre radioamateur, les deux échangent surtout des informations techniques, mais rien ne les empêche de parler de la pluie et du beau temps, de leur travail ou de leur famille. "Le plaisir, pour nous, c'est de parvenir à établir le contact", nous résume Tarik, retraité et radioamateur depuis les années 80.

Les plus doués parlent même en morse (un langage codé que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître). Mais tous, jeunes comme anciens, doivent utiliser le code Q, le langage commun aux radioamateurs du monde entier. Il s'agit de mots ou expressions simples, réduits à des combinaisons de lettres ou de chiffres. Par exemple, la question "par qui suis-je appelé?" deviendra "QRZ?", "ma femme" deviendra "XYL" et "bisous" deviendra "88". Une conversation entre deux radioamateurs devient une véritable énigme pour les non initiés.

materiel radio transmission

Un poste de radioamateur

Un hobby... d'utilité publique

"Les ondes utilisées par les radioamateurs sont de même nature que celles attribuées aux marins, aviateurs et forces de sécurité du monde entier. Elles vont aussi loin et se comportent de la même façon face aux obstacles comme les bâtiments et les barrières montagneuses", explique Driss. "Mais chacun respecte scrupuleusement la partie du spectre de radiofréquences qui lui est attribuée afin d'éviter interférences et interceptions", ajoute-t-il, précisant que les communications relevant de l'Etat sont inaccessibles, car cryptées. Une conversation sensible entre deux militaires qui échangent par ce biais ne pourra donc pas être entendue par un radioamateur à l'autre bout du globe.

Certains pays, comme la Corée du Nord ou le Yémen, interdisent carrément les radioamateurs sur leur territoire par mesure de sécurité. D'autres pays n'en comptent qu'un nombre extrêmement limité. "Le Maroc est plutôt bien loti, car nous avons grosso modo les mêmes prérogatives que nos camarades américains ou espagnols", souligne Driss. "En Algérie par contre, les radioamateurs ne peuvent pas avoir d'antenne à la maison, ils doivent opérer sous surveillance, depuis des 'maisons des jeunes'. D'autre part, ils n'ont pas accès à autant de fréquences que nous", explique-t-il.

C'est surtout un passe-temps de dingues de technologies, qui peuvent passer des heures à "bidouiller" leur matériel radiophonique pour capter aux mieux les fréquences et entrer en contact avec le maximum de radioamateurs, si possible le plus éloignés de chez eux. Des concours de radioamateurs existent même, avec diplôme (uniquement honorifique) à la clé. Haj Mohammed, retraité originaire de Rabat et radioamateur depuis les années 70, participe ainsi régulièrement à des concours comme le CQ World Wide DX Contest. Plus il arrive à parler avec des radioamateurs de tous les continents, et plus il gagne de points, qui lui permettent ensuite de recevoir ces fameux diplômes.

antennes arram

Des antennes installées sur le toit de l'Association royale des radioamateurs du Maroc (ARRAM)

Le radioamateurisme n'est cependant pas qu'un simple hobby. C'est aussi une activité reconnue d'utilité publique. En cas de catastrophe naturelle ou de fortes intempéries, si toutes les lignes téléphoniques sont coupées, les radioamateurs peuvent se révéler très efficaces. Lors du tremblement de terre d'Agadir le 1er mars 1960, qui avait fait 15.000 morts, l'indicatif du roi Hassan II a ainsi été utilisé pour faciliter l'organisation des secours, nous raconte Haj Mohammed. Tarik se souvient quant à lui avoir aidé, à distance, avec d'autres radioamateurs postés à Dakar, un couple qui voyageait en bateau au large du Sénégal et dont le fils était gravement malade à bord. Grâce aux transmissions radio échangées par les uns et les autres, les secours ont pu localiser le bateau et intervenir pour soigner l'enfant in extremis.

Préparer la relève

Représentés, au niveau national, par l'Association royale des radioamateurs du Maroc (ARRAM), présidée par le général Hosni Benslimane qui dispose lui aussi d'un indicatif, les radioamateurs marocains sont, il faut l'avouer, plutôt âgés. "En tant que retraités, c'est vrai qu'on a davantage de temps à consacrer à ce genre de hobby", admet Tarik. Mais pour éviter que ce moyen de communication 1.0 ne tombe dans l'oubli d'ici quelques années, l'ARRAM vient de lancer le programme YOTA (Youngsters On The Air), afin de sensibiliser les jeunes à cette activité peu commune.

"Nous essayons de nous tourner vers les jeunes, qui ont plutôt tendance à utiliser leurs téléphones ou ordinateurs pour communiquer, afin de les orienter vers le radioamateurisme, une activité constructive qui permet d'apprendre à communiquer de manière bien réelle, et non seulement virtuelle", nous explique Haj Abdallah, membre de l'ARRAM. Des ateliers de sensibilisation et de formation à la transmission radio sont ainsi prévus dans les écoles marocaines pour préparer la relève.

LIRE AUSSI: