Maroc: Vague de froid, neige dans le désert, trombes marines... explications du climatologue Mohammed-Saïd Karrouk

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Un habitant de la région de Jemaa de Mrirt dans la province de Khénifra, qui a connu de fortes chutes de neige ce mois de janvier 2018. | Youness Hamiddine
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CLIMAT - Le soleil a choisi de pointer le bout de son nez cette semaine, après la vague de froid qui s’est abattue sur le royaume depuis le début du mois de janvier. Si les Marocains pourront profiter d'un temps plus doux pour faire le plein de vitamine D, ils ne devraient pas se réjouir trop longtemps.

Ce beau temps, dû à une “crête de chaleur”, une “onde positive” qui s’est installée au Maroc, risque de ne pas durer comme le souligne Mohammed-Saïd Karrouk, professeur de climatologie à l'Université Hassan II de Casablanca. Dans cet entretien accordé au HuffPost Maroc, le climatologue explique ce changement de climat et indique la marche qu'il conviendrait de suivre.

HuffPost Maroc: Pourquoi ce retour inattendu du soleil?

Mohammed-Saïd Karrouk: Une crête de chaleur s’est installée au-dessus du Maroc. Nous sommes devant une succession de crêtes (chaud) et de vallées planétaires (froid) qui ne durent pas longtemps puisque le nouveau climat ne le permet plus.

Comment peut-on expliquer la vague de froid que le Maroc a connue durant ces dernières semaines?

Cette vague de froid vient d’une vallée planétaire, une sorte de dépression qui nous vient du Nord sous une forme ondulante. Le froid pousse donc beaucoup plus vers le Sud et a pu atteindre l’Afrique du Nord.

La circulation atmosphérique pendant l’hiver venait d’Ouest vers l’Est, on l’appelait “circulation zonale” avec un aspect rectiligne. Mais cette circulation ne se présente plus de cette manière. On est devant une nouvelle circulation atmosphérique, à prédominance “méridienne”, au lieu de venir juste d'Ouest vers l’Est, elle ondule dans plusieurs directions.

Peut-on considérer cet hiver comme une exception en termes de basses températures au Maroc?

Cette onde négative, ou vallée planétaire qui nous ramène le froid, est la même que celle qui s’était installée au Maroc en 2009 et nous avait donné les inondations, mais elle n’était pas aussi froide que celle de cette année. Elle avait donc provoqué des précipitations et non pas de la neige.

Scène dans la région de Mrirt, dans la province de Khénifra, qui a connu de fortes chutes de neige ce mois de janvier 2018. Un cliché pris ce mois-ci par le photographe Youness Hamiddine.

Ce phénomène météorologique est de plus en plus fréquent depuis 2006. Avant, ces conditions étaient l’exception. Aujourd’hui, on considère toujours ce qui se passe comme étant des exceptions, puisque l'on se réfère au climat dans lequel on a grandi, mais ce climat a changé.

Ce froid n’est qu’une des caractéristiques du nouveau climat réchauffé qui s’est installé au niveau planétaire. On peut s’attendre à ce que ce froid s'annonce chaque année dans des périodes qui alternent entre la chaleur et le froid, entre l’humidité et la désertification.

trombe

Une impressionnante trombe marine observée au large de Rabat

Quelles sont les conséquences de ce changement?

Dans des conditions de réchauffement climatique, les pluies sont plus intenses. L’atmosphère, réchauffé, emmagasine beaucoup d’humidité. Quand il y a condensation, des torrents reviennent et provoquent des inondations.

La trombe marine, ou la confrontation entre le froid et la chaleur, observée le 7 janvier dernier, ne se réalisait pas non plus dans nos latitudes et se développait seulement dans des latitudes plus au Nord, donc plus froides, comme en Europe de l’Ouest, aux États-Unis…. Aujourd’hui, on le voit pour la première fois au large de Rabat, donc des latitudes beaucoup plus au sud que la Méditerranée.

neige ouarzazate

La Kasbah de Aït Ben Haddou à Ouarzazate, couverte d'une légère couche de neige ce mois de janvier.

Est-il normal que la neige soit tombée dans des régions du Sud, comme les quelques chutes observées à Ouarazate?

La vallée planétaire n’a pas de frontière. C’est une immense colonne d’air de dizaines de kilomètres en hauteur qui peut facilement dépasser l’Atlas et atteindre le désert, comme c’était d’ailleurs arrivé en Algérie.

La neige accompagne le froid, et c’est une très bonne chose pour le désert marocain et pour les oasis en particulier qui se nourrissent de la neige et non pas de la pluie. Les oasis ne se détruisent pas à cause de la sécheresse parce qu’il n’y pleut pas, mais se dégradent lorsqu’il n’y neige plus, comme ce qui était arrivé dans les année 80.

Les oasis sont des points d’eau issus des nappes géologiques mais au Maroc, elles sont surtout issues des eaux des montagnes. Quand la neige tombe, elle coule vers le versant nord, l’Atlantique, et vers le versant sud, le désert. Cette neige est finalement un véritable don du ciel!

Devrait-on donc se réjouir de ce changement climatique?

Il n’y a pas que du mauvais dans le réchauffement climatique. Le nouveau climat qui s’est installé peut être bénéfique pour le Maroc, à condition que nous soyons responsables.

Ce climat nous amène beaucoup d’eau, nos oasis commence à se reverdir, mais on ne va pas s’amuser à développer la culture de la pastèque (rires). Quand on a une goutte d’eau, il faut la développer comme il se doit au lieu de la commercialiser.

Malheureusement, les infrastructures ne se sont pas encore adaptées au nouveau climat et au nouveau cycle de l’eau. Tant qu’on ne prend pas au sérieux ce changement, il y aura toujours un débordement et des inondations.

Que reste-t-il à faire?

C’est un discours que l’on tient depuis les années 80. Les scientifiques alertaient déjà les politiques de ce changement. Aujourd’hui, ce n’est plus un changement mais c’est bien une réalité, c’est notre climat actuel.

Il faut assurer la réhabilitation de toutes les infrastructures, les réseaux d’assainissement, l’architecture des bâtiments, l’aménagement des villes... c’est très compliqué. Malheureusement, on continue d’aménager les nouvelles villes toujours de la même manière. On est en train de les préparer à être inondées.

Chez nous, au lieu de passer à l’action, on continue de se lancer la balle. Il aurait été préférable que les politiques agissent au bon moment. Il n’est pas trop tard: il faut se rendre compte qu’intervenir, c’est cher, mais ne pas intervenir coûte encore plus cher.

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