À Tebourba et à la Cité Intileka: Des manifestations qui cachent des maux plus profonds (REPORTAGE)

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TUNISIA 09 JANUARY 2018
TUNIS, TUNISIA - JANUARY 09: Security forces take security measures after demonstrators burn tyres and garbage containers during a protest against price hikes, at al-Tadamun neighborhood in Tunis, Tunisia on January 09, 2018. (Photo by Yassine Gaidi/Anadolu Agency/Getty Images) | Yassine Gaidi/Anadolu Agency/Getty Images
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Après une nuit tendue, les dégâts sont encore visibles à Tebourba. Aux traces de pneus calcinés, aux voitures aux vitres brisées, se substituent des citoyens abasourdis.

"Ils n'étaient pas des nôtres!" s'exclame Am Salah qui a préféré garder sa boutique de téléphonie mobile fermée mardi.

Les scènes de protestations, ils les a vécu via les réseaux sociaux grâce à son fils de 17 ans: "Nos enfants n'y sont pour rien dans ces actes de vandalisme. Ils on suivi comme nous les évènements depuis les fenêtres et les réseaux sociaux" martèle-t-il.

Selon lui, les "casseurs" sont venus "casser la légitimité des réclamations de la population". "L'après midi, tout était calme, les protestations étaient légitimes. Des rassemblements spontanés ont eu lieu pour réclamer le retrait de la loi de Finances et une vie digne, pas pour tout casser" a-t-il ajouté.

Maher est policier, il est en congé depuis plusieurs jours, depuis que sa femme a accouché. Il rejoint Am Salah: "Je suis de la ville. On se connait tous ici. Jusqu'à 19h, c'était assez calme. Puis sans savoir comment, ni pourquoi, ça a dégénéré".

Pour lui, ses collègues ont bien géré la situation: "Quand on voit que soudain, on commence à voler des voitures des habitants, c'est normal de répliquer". Au total, dans l'impasse où il habite, deux voitures ont été volées. Il a lui même appelé ses collègues en renfort: "Je ne les connaissais pas. Un d'entre avait une barre de fer" décrit Maher.

Ce matin, les deux voitures gardent le vestige du pillage qui a eu lieu: vitres brisées, portière cassée, boite à gant vidée.

Le discours officiel ne passe pas

"Ils se foutent de nous!" lance Kaddour, 33 ans, habitant de la cité Intileka, pointant du doigt les réactions du gouvernement et des élus du peuple ne font qu'attiser la rancoeur.

"Ils ne savent pas ce qu'on endure et ils osent nous donner des leçons. C'est ça qui entraine la violence: C'est pour attirer l'attention car on a l'impression de parler à un mur!" renchérit-il.

Interrogés sur les pillages de la veille, il affirme: "C'est un quartier chaud, il l'a toujours été. Quand on se fait arrêter trois fois par semaines juste parce que dans sa carte d'identité il est fait mention de la Cité Intileka, Ettahdamen ou autres, il y a de quoi être frustré".

Dans tous les cas de figures, ceux qui avaient manifesté, même pacifiquement allaient se faire arrêter: "Alors foutu, pour foutu, certains en profitent. Et c'est légitime".

Reprochant une hausse des prix, Kaddour reproche de nombreuses choses au gouvernement: "J'ai entendu certains dire que c'est les riches qui étaient visés par cette loi de Finances. Peut-être, mais elle n'est pas non plus favorable aux pauvres" déplore-t-il.

Avouant vendre au noir des produits importés "et de l'alcool de temps en temps", Kaddour affirme qu'avec la baisse du dinar et la hausse des prix de certains produits, il ne peut plus le faire: "Entre me débrouiller pour survivre en gagnant entre 600 et 800 dinars par la vente de produits importés même de façon illégale et travailler pour 250 dinars dans des conditions déplorables, mon choix est fait, et tout le monde ferait pareil" avoue-t-il.

À la cité Intileka, qui a vu un magasin pillé et des distributeurs bancaires vandalisés, la presse n'est pas la bienvenue: "C'est à cause de vous" lance un vendeur de fruit et légumes: "Vous n'êtes pas les bienvenus" presse-t-il, reprochant aux médias d'être la voix du gouvernement.

Son voisin interpelle: "Vous nous transformez en criminels alors qu'on ne réclame que nos droits".

Ici, on sent un conflit de génération. Les plus âgés n'ont pas compris les scènes de la veille alors que les plus jeunes les trouvent légitimes: "Nous sommes fatigués! On est toujours taxé de criminels par les gouvernements successifs. J'ai passé ma vie à vivre dans ce ghetto. Pourtant à mon époque, je faisais parti des rares personnes à avoir un diplôme du supérieur", raconte Naima, 44 ans.

Avec un diplôme d'ingénierie civile en poche, elle a dû travailler comme femme de ménage avant d'obtenir un poste de vendeuse dans un showroom: "On vit dans un ghetto. Est-ce que les dirigeants du pays en sont vraiment conscients? Savent-ils ce que s'est que de devoir se lever aux aurores pour prendre un transport en commun qui ne viendra parfois jamais en étant menacés par des soulards, des drogués et des criminels?" s'interroge-t-elle.

Concernant ces derniers, elle ne les blâme pas: "Je ne leur en veux pas de vivre comme ça, c'est tout ce qui leur reste".

Pour elle, les manifestations sont légitimes: "On nous impose une hausse des prix et en plus on nous prend de haut. Les policiers aussi nous traitent comme des citoyens de seconde zone. Certains sont jugés comme criminels, juste parce qu'ils habitent dans ces quartiers, alors que les vrais criminels, qui brassent des milliards sur le dos de projets de développements qui nous sont destinés donnent les ordres pour nous brimer", s'emporte-t-elle avant d'ajouter: "Et nous, on nous offre en cadeau une hausse des prix pendant qu'eux ne payeront rien ou des cacahuètes par rapport à leur niveau de vie".

Marginalisation, instrumentalisation, révolution

Que ce soit Am Salah, Naima ou Kaddour, tous se rejoignent sur un point: la révolution n'a pas amélioré leur situation. Pire, elle va empirer avec la hausse des prix.

"La révolution a profité à une certaine classe. Nous, on a rien gagné à part voir nos familles se disloquer. Certains ont fuit en Europe, d'autres en Syrie. Dans un cas comme dans l'autre, on nous marginalise pour ça", reproche Naima.

Pour Kaddour, ce qui s'est passé mardi, montre que tout peux vite à nouveau basculer: "Hier, c'était la preuve que ça ne tient à rien, à un cheveux. Ça ne s'arrêtera pas là. Tant qu'on aura pas obtenu la dignité...".

Am Salah, n'est pas d'accord avec Kaddour: "Il y a un parfum de révolution mais pas spontané", dit-il. "Ce qui s'est passé est voulu. Ici, ce n'était pas les enfants du quartier qui ont mis le feu. On ne les connait pas".

"Peut-être y a-t-il une volonté politique derrière, de remettre les choses à plat et comme d'habitude, c'est sur nos quartiers populaires que ça se retourne", conclut-il.

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