L'augmentation du nombre de pauvres et l'extravagance des riches sont à l'origine de la fracture sociale et de la violence selon la politologue Olfa Lamloum

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TUNISIA PROTEST
Zoubeir Souissi / Reuters
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Kasserine en janvier 2016, Kerkennah en avril 2016 et bien d'autres villes embrasées suites des contestations sociales. Les agitations sociales qui soulèvent certaines villes actuellement n'est que la continuité d'un malaise non soigné.

Quelles sont les causes de ce malaise, ses symptômes et ses conséquences? La politologue Olfa Lamloum livre son éclairage au HuffPost Tunisie. Elle dirige le travail d'International Alert en Tunisie, une ONG qui se concentre sur les zones marginalisées et exclues en mettant l'accent sur les femmes et les jeunes. International Alert travaille notamment à la cité Ettadhamen, qui a été le théâtre de violentes manifestations ces deux derniers jours mais également à renforcer la gouvernance inclusive dans les zones frontalières marginalisées de la Tunisie avec l'Algérie et la Libye (à Kasserine, Jendouba, Médenine et Tataouine).

HuffPost Tunisie:Que reflète le regain des mouvements sociaux en Tunisie actuellement?

Olfa Lamloum: Ces contestations sont le reflet d'un mécontentement palpable depuis des mois. Les gens ont la perception que leur niveau de vie ne cesse de se détériorer, qu'ils ont été dépossédés de leur droit à la vie digne qu'ils osaient espérer en se soulevant contre la dictature en décembre 2010 et janvier 2011. Et c'est plus qu'une perception: travaillant sur plusieurs régions et cités populaires, je constate une paupérisation croissante des certaines populations, le chômage des diplômés gangrène toujours, etc.

En témoigne, les chiffres de l'Institut national de la statistique (INS) sur le travail des enfants qui montrent que les régions du Centre ouest et du Nord ouest du pays présentent les taux de pauvreté les plus élevés, respectivement 28 et 30%.

Certains estiment les causes de la régression socio-économique du pays sont le fruit de la révolution, que sous Ben Ali, le pays, se portait mieux à ce niveau. Quel est votre avis?

Si la politique de Ben était fructueuse, il n'y aurait pas eu de soulèvements populaires. Notre problème actuellement est qu'on perpétue la politique de Ben Ali, qui est fondée sur la marginalisation d'une partie de la population, sur l'austérité, sur les inégalités sociales.

Certains avancent que la Tunisie n'a pas les moyens pour le moment de réaliser tous les objectifs de la révolution?

D'abord la récession ou le chômage ne sont pas des fatalités, il faut tâcher d'y remédier, or, on ne le fait pas. Sinon, il suffit d'observer l'évolution du pays pour constater qu'il va à deux vitesses; une paupérisation de la grande majorité de la population contre un enrichissement croissant et extravagant d'autres. Les moyens existent quelques part donc. Nous sommes en réalité face à un déséquilibre dans la redistribution des richesses.

Quelles sont les conséquences de ces inégalités sur le plan sociologique?

Les inégalités sont une forme de violence morale et physique, ils engendrent l'exclusion, le chômage, la privation de droits élémentaires (santé, couverture sociale, éducation ...). Certains marginalisés sentent le mépris ('hogra') des riches et la haine envers eux. En face, d'autres Tunisiens continuent à porter des jugements péjoratifs à l'égard des habitants des régions intérieures. La fracture est ainsi sociale et elle empire avec le blocage de l'ascenseur social assuré naguère par l'école, ce qui explique, en partie d'ailleurs, un taux d'abandon scolaire élevé dans certaines régions.

Les affrontements entre manifestants et policiers sont monnaie courante durant les mouvements de contestations à travers le monde, pourquoi ils prennent une telle ampleur en Tunisie?

Partout dans le monde, des échauffourées éclatent entre protestants et policiers, comme la présence des casseurs, dont on ignore souvent l'origine. La différences avec des pays démocratiques c'est qu'en Tunisie, manifester peut encore conduire à la mort comme celui du jeune homme décédé mardi. On a tendance à parler de la violence des casseurs et à négliger celle des forces de l'ordre.

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