Le limogeage des 3 ministres favoriserait-il un remaniement gouvernemental?

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GOUVERNEMENT MAROC
Chef du gouvernement/Facebook
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ANALYSE - Un peu plus de deux mois après le limogeage de trois ministres et d’un secrétaire d’Etat, le 24 octobre dernier, leurs successeurs n’ont pas encore été nommés. Cette attente, au fur et à mesure de son prolongement, laisse planer plusieurs hypothèses alimentées par l’idée d’un éventuel remaniement du gouvernement. Un chamboulement qui mettrait le PPS hors-jeu et ouvrirait l’accès au parti de l’Istiqlal. En tout cas, pour le politologue Ahmed El Bouz, "cette éventualité s’impose d’elle-même".

"Remaniement: le PPS out" (Ahmed El Bouz)

Ce politologue explique, dans une déclaration au HuffPost Maroc, que l’attentisme trouve son origine dans deux raisons. La première est liée à l’historique des gouvernements qui se sont succédés depuis la fin des années 90 à ce jour. "C’est devenue une tradition qu’à mi-mandat, le gouvernement connaisse un remaniement élargi. À l’occasion de ce limogeage, le gouvernement pourrait bien connaître une réorganisation, pas d’une façon élargie mais profonde, relative au découpage de ses départements", soutient Ahmed El Bouz.

La deuxième raison, qu’évoque ce dernier, légitime, pour sa part, un retard lié "au refus des candidats proposés pour succéder aux ministres déchus, mais aussi à un difficile compromis". Sur ce dernier, le politologue rappelle qu’il n’est jamais aisé de se mettre d’accord sur la gestion des départements gouvernementaux vitaux, surtout celui de la Santé, et sur la poursuite de certains partis au sein de la majorité.

Pour ce politologue, la plus plausible des deux raisons reste, toutefois, la première. Une éventualité qu’il qualifie d’ailleurs de "plus rationnelle". "Cet attentisme cache un remaniement gouvernemental qui se traduira par la redistribution des valises ministérielles entre les partis politiques alliés. Certains pourraient se retrouver éjectés et d’autres pourraient faire leur entrée", avance-t-il.

Une hypothèse dont Ahmed El Bouz se dit "presque convaincu". Le PPS, pour lui, est le parti qui a le plus de "chance" de quitter la majorité pour céder sa place au parti de la Balance. "Le PPS a gravé dans la mémoire collective des politiques, qu’il a obtenu sa place suite à un compromis scellé avec l’ancien chef du gouvernement. L’actuel leader du PJD rompt avec les engagements de son prédécesseur", observe l’analyste. Et d’ajouter que les sorties du PPS en faveur de Abdelilah Benkirane pourrait lui coûter l’éjection du gouvernement. "Certes, le PPS a conservé sa place au sein de la majorité depuis 1998. S’il s’en trouve éjecté, aujourd’hui, ce sera une sanction politique pour lui", affirme le politologue.

Quel que soit son aboutissement, cet attentisme, pour Ahmed El Bouz, crée "une situation anormale". "Le gouvernement, en ce moment, porte une étiquette sur les réseaux sociaux: 'gouvernement à demi-manche'. Cette situation donne l’impression que la gestion de l’Etat peut se faire sans ministres. Certes, il y a des intérimaires, mais ceci n’est pas normal", souligne le politologue, pour qui l’unique argument justifiant cette situation ne pourrait être que le remaniement. "Si c’est juste un problème de noms et/ou de valises, cela veut dire qu’on n’est pas encore sortis de la période du blocage, hérité depuis les élections de 2016", estime Ahmed El Bouz.

Et de prévenir que les changements politiques au Maroc ont été souvent le fruit "d’événements et de hasards", ce qui menace l’échiquier politique de mutations constantes. "Cela dit, ceux qui soutiennent l’éventualité d’élections anticipées, je peux leur affirmer que celles-ci ne représentent pas d’enjeu en ce moment. Il n’y a aucune garantie que ces élections débouchent sur une nouvelle architecture avec les mêmes éléments. Tant qu’on n’a pas de nouvelles offres, des élections anticipées ne serviront à rien", tranche-t-il.

"Equilibre et compromis" (Abdellah Rami)

L’attentisme, s’il cache des surprises, traduit surtout "une recherche d’équilibre au sein du gouvernement". C’est ce que soutient le politologue Abdellah Rami qui préfère ne pas trop s’aventurer sur le terrain des hypothèses. "Il me semble qu’il est tôt pour avancer des hypothèses acceptables. Mais ce qui est certain, c’est que, pour le gouvernement, il y a des défis. Le plus urgent de ceux-ci est de trouver les bons remplaçants aux ministres limogés", déclare-t-il au HuffPost Maroc.

Pour ce politologue, le contexte marqué par la successions d’événements importants, dont le congrès national du PJD, les événements d’Al Hoceima et les manifestations populaires, réduit la possibilité de tout remaniement. "Ce dernier relève plus d’un aspect politique que de la gestion d’un secteur. Or, c’est celle-ci qui pose problème avec acuité, ce qui suppose des remplaçants des mêmes partis", déduit-il en mettant l’accent sur la logique des priorités pour "remettre en place l’équilibre du gouvernement".

Abdellah Rami n’exclut, cependant, pas l’idée d’une nouvelle alliance au sein de la majorité. "L’obstacle que représentait Abdelilah Benkirane n’est plus et, politiquement parlant, actuellement, tous les scénarii d’un remaniement de la majorité relève du possible", estime-t-il. Et de souligner que "le compromis avec le cabinet royal reste essentiel": "Aujourd’hui, il y a une volonté de retrouver un équilibre entre le cabinet royal et l’alliance gouvernementale et surtout avec le PJD/courant ministériel. C’est fondamental pour que le gouvernement puisse retrouver un climat serein".

Une stabilité dont le gouvernement actuel, aux yeux de Abdellah Rami, a grand besoin pour avancer. Si cela nécessite que "des comptes soient réglés avec le PPS", le parti du Livre n’en échappera pas. "Au cas où, cela aura un impact sur la nomination de ceux qui succéderont à leurs ministres. Toutefois, le remaniement reste, pour moi, une hypothèse plutôt éloignée", affirme-t-il. Et d’ajouter que rien ne laisse présager l’entrée du PI comme remplaçant éventuel du PPS. "Le parti du Livre est un parti presque administratif qui a toujours joui d’une place à la majorité. Mais celle-ci a commencé à faiblir et s’il ne change pas de secrétaire général, il risque gros. En fait, toutes les alliances scellées du temps de Benkirane presque indépendamment du cabinet royal courent le risque de se retrouver en dehors de l’action gouvernementale", prévient ce politologue.

Le Maroc est également en train de réajuster sa trajectoire politique et économique en accordant une importance stratégique au continent africain, rappelle-t-il. C’est, pour le politologue, une nouvelle vision qui s’impose dans l’architecture gouvernementale à travers le département des Affaires étrangères et de la Coopération. "Il est donc absolument inéluctable que ce département connaisse les mutations qui s’accordent mieux à cette nouvelle vision", déduit-il.

"Attentisme, la leçon" (Mustapha Sehimi)

Le politologue Mustapha Sehimi éloigne, lui aussi, l’éventualité d’un remaniement gouvernemental. L’attentisme, pour lui, trouve son origine dans le fait que la constitution ne fixe aucun délai dans ce type de cas. "En revanche, il y a une exigence politique qui est d’assurer la continuité de l’Etat", rappelle le politologue, estimant que "raisonnablement, au-delà de 15 jours, prenant en compte les procédures intermédiaires (formalités), il y a nécessairement un problème".

Mustapha Sehimi rappelle ainsi que le PPS a tenu sa réunion le 30 octobre et que le MP a donné mandat au secrétaire général pour négocier. "La situation dans laquelle nous sommes résulte de la combinaison de plusieurs facteurs dont le premier est celui de trouver de bons profils recevables au niveau du chef du gouvernement et agréés par le roi qui nomme", explique-t-il.

Le chef du gouvernement avait reçu, dans ce cadre, deux fois les secrétaires généraux des deux partis qui lui ont soumis leurs candidats. "Il semble que les profils proposés ne répondent pas à la dimension et à la nature des départements qui sont importants au sein du gouvernement. Les profils proposés ont été retoqués par le chef du gouvernement, mais pas seulement", affirme-t-il. Et d’avancer "prudemment" que deux raisons sont derrières ce rejet: "La première est que Nabil Benabdellah a proposé des candidats proches de lui pour conforter son statut au sein du parti".

Le congrès national du PPS, prévu en mai prochain, s’annonce moins favorable pour un nouveau mandat au secrétaire général, au vu du bilan négatif du parti au sein du gouvernement. "Et cela réveille la fronde qui existait au sein de ce parti. Tout un courant est convaincu que l’alignement à Benkirane a été préjudiciable au parti et lui enlevait toute autonomie faisant de lui un subordonné", rappelle Mustapha Sehimi, décrivant l’instabilité du parti et "le zèle" désormais inacceptable de Benabdellah.

Quant au MP, l’analyste précise que son secrétaire général Mohand Laenser, étant actuellement président de la région Fès-Meknès, cédera sa place au prochain congrès national de son parti, prévu au printemps prochain. "Cela fait 32 ans qu’il est secrétaire général du MP et il a déjà annoncé qu’il ne voulait pas d'une nouvelle reconduction", indique l’analyste, soulignant que les candidats présentés par Laenser ne comportaient aucun nom nouveau. "Le MP a un problème de cadres, de profils ministériels crédibles, donc la situation reste difficile pour le parti", précise ce politologue.

En plus du problème des candidats, s’ajoute un autre que l’analyste met "au passif de Saad-Eddine El Othmani qui a manqué d’efficacité".

Autre élément pouvant expliquer l’attentisme, selon Mustapha Sehimi, c’est "montrer simplement que ce n’est pas important d’avoir des ministres du PPS et du MP au gouvernement. Et cela est un jeu du 'tahakkoum' ('maîtrise')". Le politologue précise que le MP ne pose pas autant problème (politiquement) que le PPS, véritable cible de l’attentisme à travers lequel on lui montre que "tout va normalement sans sa présence".

L’attentisme, qui a, toutefois, trop duré, pourrait bientôt se terminer. Mustapha Sehimi présume que le gouvernement sera au complet dans les deux prochaines semaines, au plus tard, en raison notamment de l’agenda politique, surtout la tenue du Sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba à partir du 22 janvier.

L’attentisme aura finalement été "une leçon pour tous", à en croire l’analyste. Ce dernier est convaincu que chacun des acteurs politiques, y compris le chef du gouvernement, en sortira avec "un périmètre réduit" l’obligeant ''à revoir sa copie".

Mais "bonne leçon" ne rime pas avec remaniement. Pour Mustapha Sehimi, il ne faut pas oublier qu’il est question "d’une directive royale de remplacer les ministres". "C’est fortement improbable qu’il y ait un remaniement gouvernemental. Au gouvernement s'ajoutera un ministre des Affaires africaines dans cette même opération pour le Sommet de l’UA", estime-t-il. Et de rejeter l’éventualité d’une entrée pour le PI qui, pour lui, poursuit encore sa refonte interne et n’est pas prêt à rallier le gouvernement, en ce moment.

Remaniement = Retour à "zéro" au Parlement (Abdelhafid Edmino)

L’idée du remaniement n’est pas retenue non plus par Abdelhafid Edmino, professeur de droit public qui évoque aussi les directives royales. "Dans toutes les sorties médiatiques de Saad-Eddine El Othmani et d’autres leaders politiques de la majorité, c’est le remplacement des ministres qui est préconisé", rappelle-t-il dans une déclaration au HuffPost Maroc.

Envisager un autre scénario implique l’éventualité que le gouvernement décide d’élargir le remaniement gouvernemental. "Cela suppose que des partis quitteront et d’autres feront leur entrée et ce scénario ne peut trouver d’arguments forts pour être légitimé. A l’heure actuelle, dresser un bilan de chaque composante du gouvernement s’annonce difficile. Le gouvernement n’a accumulé que quelques mois à peine", indique Abdelhafid Edmino, insistant sur le fait "qu’aucun indicateur de divergence au sein du gouvernement n’a été signalé".

L’analyste souligne aussi que tout remaniement aura un impact sur la constitution des partis au sein du Parlement. "On risque de se retrouver à la case départ: qui représentera la majorité et qui sera à l’opposition?", met-il en garde, précisant que cette éventualité réduirait le champ de l’opposition pour offrir à la majorité une présence plus élargie, provoquant un déséquilibre au Parlement.

Le limogeage de ministres, pour Abdelhafid Edmino, reste un effet rétroactif au rapport de la Cour des comptes. "Ce n’est pas une sanction contre le PPS ou autre", soutient cet analyste. Et de préciser que seule la mauvaise gestion est sanctionnées. "La responsabilité des partis de la majorité, aujourd’hui, c’est de choisir le bon candidat. Il n’est plus question de proposer des noms sans avoir la certitude que ces derniers ont une capacité managériale des secteurs qu’ils devraient conduire", prévient-il.

Pour Abdelhafid Edmino, s’il y a une quelconque redistribution des valises, cette dernière se fera selon ce principe (de management) et celui du poids politique que les résultats des élections ont conféré aux partis. "La logique voudrait que tout parti, ayant échoué à assurer la gestion d’un secteur qu’il conduisait, quitte de lui-même le gouvernement. Mais, l’on constate que les partis qui perdent 2 ou 3 ministres suite au limogeage veulent maintenir leur place à la majorité coûte que coûte", remarque l'analyste.

Les intérêts passent parfois avant les leçons politiques.

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