Les émeutes du pain: Les victimes ne demandent qu'à voir leurs bourreaux s'excuser et demander pardon

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TUNISIA 1984
Picture released on January 5, 1984 shows Tunisian people gathering in the streets of Tunis after Tunisian president Habib Bourguiba appeared on radio and television to announce a new budget to avoid excessive price increases for food staples and that price rises would be rescinded. Violent protest demonstrations against the increase in the price of bread and basic food products, the 'Tunisian Bread riots', began on January 1, 1984 when price rises were officially announced and a state of emerge | - via Getty Images
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Une vingtaine de victimes des émeutes du pain vont se livrer, jeudi, sur ces événements de 1984, lors d’une séance d’audition collective organisée au siège de l’Instance Vérité et Dignité.

Encore tourmentées par les démons de ces événements, ces victimes souffrent jusqu'à aujourd'hui des séquelles de leur emprisonnement, ou encore sont affligées par la mort d’un proche durant lesdites émeutes.

Les familles des victimes n’ont pas réussi jusque-là à oublier ce passé trouble. Ils ne savent pas où sont enterrés leurs enfants.

Aujourd'hui, elles ne demandent que de voir leurs bourreaux s’excuser et demander pardon.

Emprisonné à l’âge de 15 ans, Abdessatar Maaroufi de Jendouba était la plus jeune des personnes arrêtées lors de la campagne d’arrestation qui a touché des centaines de Tunisiens après les émeutes.

Placé en libération conditionnelle 2 ans après son incarcération, Abdessatar a dit avoir subi toutes les formes de torture en prison.

Privé de visites familiales, Abdessattar raconte avoir été empêché, comme plusieurs autres victimes, de rejoindre l’école et de travailler après sa libération.

Quant à Latifa Hamadi, épouse de Habib Ben Brahim, elle a rappelé que son mari a été blessé par les forces de l’ordre devant son domicile avant de trouver la mort 4 ans après faute de traitement médical.

"Ma vie aurait pu été différente, si je n’avais pas fait la prison", s’est lamenté Moncef Laâjimi, condamné en 1984 à 17 ans de prison.

Torturé, brûlé mais aussi empêché de travailler, Moncef n’a aujourd'hui comme revendication que d’aider sa famille de 5 membres à trouver du travail.

"Je n’ai pas de revendications, j’ai juste de l'espoir", a-t-il lancé les yeux en larmes.

"Je pardonne tous ceux qui m’ont fait du mal. J’attends juste qu’ils demandent pardon" a-t-il dit en allusion à ses tortionnaires.

Saber Ben Rchida de Jbeniana raconte avoir assisté à l’assassinat de son frère, alors qu’il n’avait que 12 ans.

À ce propos, il a réclamé d’ouvrir une enquête sur les circonstances d’assassinat de son frère ainé et de baptiser une salle de son ancienne école en son nom.

Mohamed Bouzayène a dit qu’il souffre jusqu'à ce jour de bégaiement à cause des actes de torture qu’il avait subi.

Selon lui, "les émeutes du pain ont préparé la Révolution du 14 janvier 2011". "Le prix actuel du pain aurait dû être beaucoup plus cher si les émeutes de 1984 n’auraient pas eu lieu", a-t-il lancé.

Tout comme les autres victimes auditionnées, Bouzayène a exhorté l’Instance Vérité et Dignité à révéler toute la vérité sur ces événements, et à mettre ainsi fin à l’injustice qu’ils subissent jusqu'à aujourd'hui.

"Nous sommes prêts à pardonner, mais nous réclamons réhabilitation", a-t-il lancé.

Survenues entre le 27 décembre 1983 et le 6 janvier 1984, les émeutes du pain ont éclaté en réaction à l’annonce par le gouvernement de l’augmentation du prix du pain et des produits céréaliers, à la suite d’une demande du Fonds monétaire international de stabiliser l’économie nationale.

Malgré la proclamation dès le premier janvier 1984 de l’état d’urgence et le couvre-feu, les émeutes se sont poursuivies pendant trois jours. Le 6 janvier, le président Habib Bourguiba avait annoncé l’annulation de toutes les augmentations.

Le gouvernement a reconnu 89 morts et 938 blessés. La Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) a, cependant, annoncé la mort de 123 personnes et plus de 1500 blessés sans compter ceux qui ont été enterrés secrètement par crainte de poursuite policière.

Selon l’IVD, 1230 dossiers relatifs aux émeutes ont été confiés à l’IVD dont 85 pour meurtre, 213 pour agressions physique, durant ou à l’occasion des émeutes, et 932 pour arrestation injustifiée, torture et emprisonnement.

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