Les espaces dédiés aux femmes, une fausse bonne idée?

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BUS ROSE METTIS
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FEMMES - Ce fut le débat de cette fin d'année. Le 21 décembre dernier, le maire de Rabat jetait un pavé dans la mare en annonçant que la mairie considérait la mise en place de "Bus roses" dédiés aux femmes. Une initiative en vue de lutter contre le harcèlement sexuel et qui semble s'inspirer de celles mises en place dans d'autre grandes villes du Moyen-Orient comme Le Caire. L'annonce qui a suscité le débat au sein de la société marocaine n'a pas manqué de provoquer par ailleurs moqueries et critiques:

Il faut dire que l'année 2017, avec la fameuse affaire du bus casablancais, a été marquée par une succession de débats autour de la place des femmes dans l'espace public.

Pour Abdessamad Dialmy, sociologue de la sexualité, du genre et de la religion, ces bus roses représentent "un fantasme islamiste de la ségrégation sexuelle". Le sociologue considère en effet que cette séparation obéit à un "paradigme des islamistes" autour la séparation des genres dans l'espace public. "Cette proposition veut illustrer le principe d'une ségrégation sexuelle", déclare ce dernier au HuffPost Maroc, rappelant que "dans les années 90, le président du Front islamique du salut (FIS), en Algérie, avait proposé cette idée d'avoir deux bus distincts, non pas pour éviter les risques de harcèlement sexuel mais pour éviter que les deux sexes se rencontrent. Au Maroc, quand le PJD organise des réunions, il y a une file homme et une pour les femmes. C'est de la ségrégation sexuelle", poursuit Abdessamad Dialmy.

"Bricolage spacio-sexuelles"

Pour le sociologue, ce bus va à l'encontre des droits des femmes. "Ce n'est pas comme cela que l'on fait respecter leur droit de circuler dans l'espace public tout en étant en sécurité. Si on suit cette logique il faudrait obliger les femmes à monter dans ces véhicules et instaurer des bus homme et femmes". Pour Abdessamad Dialmy, cette mesure pourrait même être "anti-constitutionnelle". "Je ne suis pas sûr qu'elle puisse être légale car la constitution ne permet pas de concevoir un bus où les hommes n'auraient pas le droit de monter. Le bus est un espace public, donc au nom de quoi va-t-on empêcher les hommes d'y monter?", relève-t-il. "Y penser et trouver que c'est une solution est le signe d'une aliénation, une fausse conscience", poursuit le sociologue. "Au lieu d'aller vers des vraies solutions, on se tourne vers du bricolage spacio-sexuelles"".

"Banalisation du harcèlement sexuel"

Même circonspection du côté de la sociologue Sanaa El Aji. " On veut résoudre un problème en en créant un autre", déclare-t-elle au HuffPost Maroc. "Le problème est la banalisation du harcèlement sexuel", poursuit cette dernière. "Est-ce qu'une femme qui rentrerait dans un bus non-rose mériterait alors de se faire harceler sexuellement?"

Pour la sociologue, la véritable question repose sur la banalisation du harcèlement sexuel. "Nous sommes encore dans une société où si une femme se fait harceler sexuellement, elle est considéré comme responsable. Cette proposition revient à dire que la mixité est le problème".

Il faut dire que de nombreux pays européens ont également mis en place des espaces réservés aux femmes suite à une série de scandales d'agressions sexuelles, comme notamment les évènements de Cologne lors du Nouvel An 2016, durant lequel des centaines de femmes avaient été agressées sexuellement.

Cependant pour Sanaa El Aji, entre les sociétés européennes et marocaines, les débats ne sont pas de nature similaire. "La différence entre le Maroc et l'Allemagne est qu'en Europe, personne n'accusera jamais une femme d'avoir provoquée son agression sexuelle. Nous avons vu avec la campagne 'Balance ton porc', des hommes, des dirigeants, des personnalités, ont perdu leurs postes après avoir été accusés de harcèlement sexuel, alors qu'au Maroc, on est encore à se demander ce qu'a fait la femme pour provoquer son harcèlement sexuel", rappelle-t-elle.

Pour les deux sociologues, les vrais réponses aux problèmes du harcèlement sont clairs: la loi et l'éducation. 'Nous devons non seulement faire voter de nouvelles lois mais aussi appliquer celles qui sont déjà en place pour lutter contre les violences faites aux femmes", insiste Sanaa El Aji, qui le martèle: "la mixité n'est pas le problème". Même son de cloche de la part d'Abdessamad Dialmy: "si on veut protéger les femmes, les chemins sont connus, c'est une éducation citoyenne qu'il s'agit d'inculquer, en convainquant les hommes que les femmes ont autant le droit à ces espaces publics".

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