Réassurance: pourquoi la Marocaine SCR n'a pas (vraiment) quitté le podium Africain

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RÉASSURANCE - La nouvelle a surpris certains observateurs du marché: le classement 2018 des compagnies africaines de réassurances, édité par la publication spécialisée Atlas Magazine , fait état d’une modification du trio de tête, l’algérienne Compagnie Centrale de Réassurance (CCR) ravissant la troisième place à la marocaine Société Centrale de Réassurance (SCR).
De prime abord, cette information pourrait paraître comme un recul de la SCR, "vieille dame" de la réassurance marocaine, filiale du mastodonte Caisse de Dépôts et de Gestion (CDG). Mais en réalité, les choses sont plus complexes, sur fond de protection de certains marchés et d’ouverture à l’international. Décryptage.

À la différence de nombreux autres secteurs, la réassurance évolue dans des cadres réglementaires où les pouvoirs publics choisissent plus ou moins de protéger les acteurs en place. Ainsi, selon l’ouverture de l’économie du pays et la volonté de la puissance publique de préserver sa balance des paiements en évitant que les primes de réassurance n’aillent vers l’étranger, l’on constatera des niveaux de protection différents.

En effet, selon le taux de cession légale obligatoire – le mécanisme qui oblige les assureurs du pays à réserver une partie de leur prime à un réassureur national - le chiffre d’affaire des principaux réassureurs se trouve mécaniquement impacté. En bref, plus un pays protège ses réassureurs, plus leur chiffre d’affaires est préservé par une certaine forme de rente, et moins il les protège, plus il les expose à la concurrence internationale.

Selon le taux de cession légale obligatoire (...) le chiffre d’affaires des principaux réassureurs se trouve mécaniquement impacté.

Ouverture vs protectionnisme

C’est précisément ce mécanisme qui est à l’œuvre dans la modification en trompe-l’œil du podium africain intervenue cette semaine. Pour établir leur classement, les analystes de Atlas Magazine se basent en priorité sur le chiffre d’affaires. Dans ce cas d’espèce, la baisse de celui de la marocaine SCR s’explique par la fin de la cession légale de 10%, et ce contrairement à d’autres pays qui ont renforcé, récemment, les dispositifs réglementaires suite à une vague de protectionnisme et pour maîtriser la balance des paiements.

Ainsi, la mise en place d'une cession légale à 50% en Algérie a permis au réassureur national CCR de détrôner la marocaine SCR uniquement par ce mécanisme, sur fond de mise en place d’un mécanisme de protection des ressources en devises en Algérie.

Le voisin de l’est du Maroc est, en effet, durement touché par la chute du cours des matières premières, et son gouvernement a affiché sa détermination à contenir les déficits publics en mettant en place des mécanismes de protection de son économie. Il faut dire que la structure productive algérienne est majoritairement basée sur l’exportation des produits issus des industries extractives. Ce qui signifie que l’Etat algérien a dû puiser dans ses réserves pour compenser la chute des cours et maintenir ainsi l’économie du pays tout en essayant de la diversifier.

D’un point de vue de la doctrine économique, il y a donc une différence fondamentale en matière de stratégie poursuivie par le Maroc et l’Algérie. D’un côté, le Maroc souhaite consolider sa position d’économie ouverte et tournée vers l’Afrique, allant même jusqu’à mettre en place un flottement progressif de sa monnaie qui devrait intervenir au cours des années à venir. En matière de réassurance, le Royaume a progressivement supprimé, au cours de la décennie passée, les mécanismes de protection de la SCR et favorisé l’arrivée de nouveaux entrants. En Algérie, c’est le mouvement contraire qui est à l’œuvre.

D’un point de vue de la doctrine économique, il y a donc une différence fondamentale en matière de stratégie poursuivie par le Maroc et l’Algérie.

Mais l’Algérie n’est pas le seul pays à adopter ce type de positionnement. Différents pays ont mis en place des cadres réglementaires restrictifs en matière de réassurance notamment la zone CIMA (Conférence interafricaine des marchés d'assurance) et UE, l'Allemagne, ou encore la Chine, comme l’attestent différentes études. Dans le cas des pays émergents, il s’agit de préserver les acteurs locaux. Pour les pays développés, l’objectif poursuivi est de disposer d’acteurs forts dans le domaine de la réassurance pour accompagner les mouvements d’internationalisation de leurs industries.

Un classement en évolution

C’est dans ce cadre qu’il convient de lire cette modification du classement africain, qui est majoritairement due à une évolution de l’arsenal protectionniste algérien, en gardant à l’esprit que SCR s’est engagée, depuis la fin de la cession légale, dans un processus de transformation interne, et qu’elle compte renforcer sa position à l’international et particulièrement en Afrique où elle dispose déjà d’un bureau de contact à Abidjan, préfigurateur d’autres installations en Afrique de l’Est et en Egypte.

Par ailleurs, elle détient des participations auprès du réassureur national SEN Ré, d’Africa Ré et d’Arab Ré et envisage d’éventuelles opportunités de croissance externe, selon des informations fiables obtenues par le HuffPost Maroc. Cette dynamique combinée de transformation et d’internationalisation, ainsi que la note triple AAA de Fitch dont jouit le réassureur marocain, devrait permettre à la SCR de retrouver rapidement sa place dans le trio de tête. De surcroît, l’entrée annoncée du Maroc dans la CEDEAO lui crée une opportunité d’accompagner les assureurs marocains dans leur développement en Afrique.

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