Le plasticien Ali Tnani explore la trace "entre monument et document" à la Galerie ElMarsa (INTERVIEW)

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Anissa Mahdaoui
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La galerie ElMarsa Tunis présente actuellement une exposition personnelle du plasticien tunisien Ali Tnani, intitulée "Dans l'intervalle entre monument et document" qui se poursuivra jusqu'au 27 janvier prochain.

Né en 1982 à Tunis, Ali Tnani est diplômé de l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis.

Véritable touche-à-tout, l'artiste s'exprime à travers de multiples supports comme le dessin, l'installation, la vidéo, la photographie et plus récemment le documentaire.

Ses travaux ont été exposés en France, à l'espace d’art La Terrasse à Nanterre, au Château d’Oiron, au sein la plateforme de création contemporaine PA à Paris, en Belgique au Musée des Beaux Arts de Mons ainsi que dans le cadre de la 5éme Biennale de Marrakech. En Tunisie, Ali Tnani a exposé au Musée du Bardo et au Musée de Carthage. Certaines de ses œuvres font également partie de collections privées en France, aux États-Unis et Royaume-Uni. Ses travaux seront présentés à la prochaine Biennale de Dakar qui aura lieu en mai 2018.

Ali Tnani vit et travaille actuellement entre Paris et Tunis.

Il se confie au HuffPost Tunisie sur l'importante exposition que lui consacre actuellement la galerie ElMarsa en Tunisie sous le commissariat de Marie Cantos et Aziza Harmel.

ali tnani

HuffPost Tunisie: "Dans l'intervalle entre monument et document" est une exposition d'ampleur. Comment se présente-t-elle?

Ali Tnani: Oui, j'expose 11 projets, sachant qu'il y a des projets composés d'une série de dessins!

Je mélange dessins, photos, installations, vidéos et récemment je me suis mis à faire une sorte de documentaire. (NDLR: l'installation "Echo II: Enven The Sun Has Rumors").

D'ailleurs le documentaire constitue une étape à venir pour moi, celle de m'intéresser un peu plus à l'humain. Bizarrement l'abstrait m'a mené vers quelque chose de plus proche de l'humain.

J'ai évoqué la trace, l'archive, le fantôme dans mes dessins, cela m'a mené vers quelque chose de plus concret sur le monument, le monument abandonné, leur mémoire et j'ai envie de continuer cela.

ali tnani

Justement, le titre de l'exposition est "Dans l'intervalle entre monument et document". Comment le monument et le document sont-ils évoqués dans votre travail?

Le monument évoque plus la trace, cela vient de la "Nécessité du monument" qui est une phrase de Roland Barthes sur le deuil de sa mère. C'est comme ça que j'ai appelé la série "Nécessité du monument" où il y a la photo de la tombe de mon père, "Torbaa" en arabe, c'est à dire le cloître, le bout de terre où est enterré mon père, cela évoque un peu le monument, la trace de quelque chose, le devoir de mémoire.

J'entends par "document" un travail de photos, réalisé sur des photos abimées où apparaissent des traces et ce genre de chose.

Justement, la trace est un élément important de votre travail. Elle est évoquée de manière plus directe à travers vos dessins comme clairement dans la série "Space of exception", pour d'autres œuvres cela paraît moins évident? Comment la trace se matérialise-t-elle autrement?

Par exemple pour la pièce qui émet du son, elle laisse des traces sur du papier, des traces olfactives, l'écran au sol aussi présente des traces d'activité internet (NDLR: l'installation intitulée "Echo I: No Posts To Show").

Internet est quelque part une ressource, un travail séparé mais qui s'intègre à ce travail de la trace à travers les pigments. À un moment donné j'ai fait un parallèle entre les donnés et les pigments, à travers les pigments j'entends plutôt parler de poussière.

D'une manière métaphorique, les pigments sont en fait de la poussière. Comme je ne peux pas utiliser de poussière, j'utilise des pigments en plastique mais les 2 sont volatiles, abondants, on les aspire, ils sont présents partout, se nichent dans les coins. J'ai même une œuvre qui s'appelle "Data, Dust", c'est une idée que je développe depuis 2014.

Concrètement j'ai commencé à travailler avec les pigments et l'aspirateur en 2013.

Quelque chose a précédé l'idée de la trace, c'est l'idée du reste. Quand j'ai commencé mon travail c'était avec des restes organiques comme on le voit dans ma série de photos "It Has Never Been To Survive" qui utilise des restes de fromage. J'ai fait des constructions sculpturales avec, il y a même mes traces de dent.

ali tnani

Vous évoquez aussi régulièrement une notion complexe, celle de "contre-espaces", d'espaces contradictoires en parlant de vos travaux.

C'est une notion introduite par Foucault lors d'une conférence en 1967. Toutes ces œuvres représentent en quelque sorte des contre-espaces. Ce sont des espaces autres, des utopies dans des espaces réels.

Malgré la mise à disposition d'une riche documentation avec de telles références littéraires et philosophiques, vous n'imposez pas de commentaire à côté des œuvres présentées. Vous laissez vraiment libre cours aux interprétations du visiteur...

Oui, je laisse clairement une liberté au visiteur, je préfère ça.

En fait, on a fait un travail de mise en espace qui laisse les œuvres plus aérées, plus communicantes. C'est le choix de créer un parcours, de commencer par des espaces pour arriver à la dernière pièce, au témoignage.

D'ailleurs, je ne me considère pas comme un artiste conceptuel, car quand je travaille je ne pense pas au concept mais je pense à quelque chose de plus "matériel", de plus "concret". Évidemment après je prends du recul, je lis, j'évoque des notions qui sont ma propre lecture du travail et qui ne constituent pas forcement la lecture que j'impose en tant que concept.

ali tnani

Je n'aime pas les cases, c'est pour cela que je change de matériaux et de techniques constamment. Là j'ai envie de continuer dans le documentaire, de faire un peu table rase. C'est un travail de 4 ans que je réalise et que je montre ici.

J'ai envie de fermer ce cycle pour aller vers d'autres notions et continuer dans le documentaire avec d'autres lieux. Les gens ont tellement de choses à raconter du passé que j'ai envie d'enregistrer et d'en faire des portraits, des portraits de monuments, de personnes. Je me dirige vers cela.

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