À travers ses étranges personnages, Médéric Turay peint le rêve africain (INTERVIEW)

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MEDERIC TURAY
Youness Mansouri
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ART - Difficile d'oublier les dessins hauts en couleur qui ornaient les trains et les tramways de Rabat en avril dernier à l'occasion de l'événement culturel "Afrique en Capitale". L'artiste ivoirien à l'origine de ces créations, Médéric Turay, revient au Maroc cette fois-ci pour révéler sa nouvelle exposition "African Dreamer", qui se tient à la Galerie 38 jusqu'au 7 janvier.

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Comme pour ses précédentes expositions, des personnages étranges peuplent ses tableaux et ses sculptures. Si leurs visages rappellent les masques africains, d'autres cultures influencent le style de Turay, qui oscille entre néo-impressionnisme, cubisme et graffitis.

Sous ses airs de gangsta, qu'il doit peut-être à sa première carrière de chanteur, Turay est un véritable poète dans l'âme qui a suivi une formation classique en art. Dans "Africain Dreamer", on peut d'ailleurs reconnaître une Mona Lisa revisitée, une Vénus vêtue d'une robe ivoirienne aux motifs excentriques, ou encore une Madone africaine qui pleure son fils. Il s'inspire aussi de grands peintres comme Picasso ou encore Basquiat, auquel il est souvent comparé.

Comme cet artiste de Brooklyn dont les oeuvres se vendent à plusieurs millions de dollars, Turay a vécu aux États-Unis, avant de rentrer à Abidjan et devenir un des artistes africains les plus reconnus de sa génération.

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Éternel insatisfait, l'artiste de 38 ans se dit "dans une recherche constante de la formule parfaite" et fait ainsi évoluer son style, qu'il appelle "trace", grâce à sa mixité culturelle qui se reflète dans son travail. Bien qu'il vise à être contemporain, Turay ne se limite pas à un courant artistique. Pour lui, l’art est expérimental. Il assemble, découpe, colle et ne s'arrête pas à la peinture pour donner vie à ses personnages puisque, depuis 7 ans, l'artiste utilise aussi du café dans ses oeuvres. Un clin d'oeil à son pays d'origine, la Côte d'Ivoire, l'un des plus grands producteurs de café.

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Aujourd'hui, les oeuvres de Médéric Turay ne passent pas inaperçues et attirent plusieurs collectionneurs venus des quatre coins du monde. L'artiste aux multiples facettes revient sur son passage au Maroc et nous raconte son "rêve africain".

HuffPost Maroc: Comment s'est passée votre dernière expérience au Maroc ?

Médéric Turay: C’était une expérience extraordinaire, j’en garde de très bons souvenirs. C’était une première pour moi d’habiller un tramway, un train. Ça fait toujours plaisir de rencontrer d’autres artistes, d’autres univers dans le cadre de manifestations telles qu’Afrique en Capitale. Je serai honoré de participer à d'autres événements comme celui-ci au Maroc.

En quoi "African Dreamer" est différente de vos précédentes expositions?

Je pense que cette fois-ci je me suis plus libéré et je me suis mieux exprimé en couleurs. J’ai pu avoir un œil critique sur les actualités, tout en y ajoutant une touche colorée. L’exposition a été une fête de couleurs, de "happy people". J’ai voulu être très positif, raison pour laquelle je l’ai appelée "African Dreamer", parce que je suis un grand rêveur. Nous avons formé une belle collaboration avec la Galerie 38 et je suis heureux du résultat.

Quels thèmes votre exposition aborde-t-elle?

L’exposition parle du rêveur africain que je suis. Je pense qu’on peut s’approprier le concept de l'"american dream". Le rêve américain est américain justement, les Américains ont une patrie, ils ont en sont fiers et affirment que tout est possible là-bas. Pourquoi ce ne serait pas la même chose en Afrique? La jeunesse africaine doit absolument être en mesure de prendre des risques, déterminée à voir l’Afrique changer. Une jeunesse engagée, qui fera ce qu’il faut pour vivre un rêve africain. Le paradis est en Afrique!

Pourquoi avez-vous choisi de révéler "African Dreamer" au Maroc? Quelle est votre relation avec le pays?

Toutes les œuvres ont été produites au Maroc. C'est le résultat d'une résidence artistique, d'un parcours de beaucoup de visites, de découverte du pays, de ses régions. Casablanca m’a donné une autre couleur dans le cheminement de mon travail. Le travail au Maroc m’a inspiré. Le Maroc est essentiel, c’est un vrai carrefour des civilisations. Historiquement, le nombre d’artistes de renom qui sont passés par le Maroc est conséquent. Pour moi, c’est très symbolique de faire partie de cette histoire.

Vous vous étiez lancé au début dans une carrière musicale. Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir artiste-plasticien?

Disons que la musique a été l’une de mes premières passions depuis très jeune. Tout petit, j’ai suivi tout ce qui était lié au hip-hop et ce genre de musiques, étant donné que j’ai grandi avec ces tendances musicales américaines. Puis, la passion a fait que j’ai commencé à écrire. Je suis un grand fan de poésie. Je me suis toujours dis que j’avais un côté musicien en moi. Cependant, j’ai aussi très jeune développé un attrait certain pour les arts plastiques. Certes, je me suis d’abord fais connaître musicalement. Mais au fur et à mesure que les années passaient, le côté "peintre" en moi réclamait sa place. Je savais qu’un à un moment ou à un autre, je devais me concentrer sur les arts plastiques. J’ai toujours su que le côté peintre allait prendre le dessus, et c’est le cas actuellement.

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Qu'est-ce qui vous inspire? 

Mes inspirations sont mon quotidien, les actualités, mon environnement direct. Tout ce que je vois autour de moi m’inspire dans mon travail. Ma vie privée oriente mes œuvres. Quand j’arrive à comprendre certaines émotions, j’essaie de les transmettre dans mes œuvres. Le Maroc m’inspire également énormément. Les couleurs, l’atmosphère du pays concorde bien avec le travail que j’expérimente. Il y a aussi certains artistes qui m’inspirent. Des artistes africains tels que Fadairo, El Anatsui. En Occident, j’adore Léonard De Vinci, Pablo Picasso, Basquiat ou Francis Bacon.

Votre vie aux États-Unis a-t-elle influencé votre travail?

Elle a influencé mon travail de différentes manières. Elle m’a mené à la musique, à la poésie. J’ai toujours aimé tout ce qui était artistique. Aux États-Unis, ça bouillonne d’art. Ça m’a aidé à avoir un esprit plus ouvert, à développer mon art, à m’entourer de personnes qui ont su m’aider. Ça m’a permis de créer une certaine symbiose, un brassage culturel entre les influences américaines et mes racines africaines. Une combinaison entre la modernité de l’Occident et les traditions des cultures africaines.

L’écriture africaine a une note différente de celle de l’Occident. La note africaine peut être reconnue de loin. Les gens la ressentent directement. Je peux travailler une Mona Lisa mais on va ressentir le côté africain en elle.

Vous vous êtes vite imposé comme un des artistes africains les plus reconnus de votre génération, comment expliquez-vous cette notoriété?

Je suis sur le chemin, je ne pense pas m’être déjà imposé comme tel. Je suis un éternel insatisfait. Le plus important pour moi c’est de laisser une trace qui pourra faire en sorte que je puisse peut-être inspirer les prochaines générations d’artistes pour faire évoluer l’art contemporain et peut-être même les mentalités. Je fais partie d’une génération d’artistes contemporains africains qui a son mot à dire et qui fait partie de l’échiquier du grand marché de l’art international.

Vous parlez souvent de laisser votre "trace", pouvez-vous nous en dire un peu plus?

Je veux être un artiste qui arrive à parler à une génération à venir. Je veux faire partie de l’évolution de l’art contemporain africain, c’est ma mission. "Trace", c’est le titre de mon écriture. L’objectif pour moi est de laisser des traces là ou j’ai exposé, là où j’ai produit. Mais c’est bien évidemment un travail d’équipe. J’ai toujours été entouré, plusieurs personnes m’appuient, m’encouragent et m’aident à laisser justement cette trace.

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L'Afrique tient une place importante dans votre art. Comment choisissez-vous d'intégrer des éléments du continent dans vos œuvres?

Je ne pense pas choisir. C’est un automatisme. Ça vient naturellement. Quand je travaille mes portraits, les visages, je les travaille comme des masques. Cela apparaît spontanément. Étant donné que je suis africain, subsaharien, c’est naturel pour moi de faire sortir ça dans mon travail, le côté tribal, l’art brut, ce sont des choses que j’exprime toujours.

Qui sont ces personnages que l'on voit sur vos tableaux mais également vos sculptures? Se cachent-ils derrière des masques africains?

Oui justement, ça ressemble à des masques mais ce sont des facettes multicolores. Je n’ai pas d’identités propres pour ces personnages, ils n’ont pas de nationalités ou autres. Ils traitent tous un sujet, mais ils restent sans identité. J’espère qu’ils permettront aux gens de s’identifier à eux, de se sentir plus impliqués dans l’histoire que les masques racontent.

Avez-vous d'autres projets en perspective? 

Actuellement, j’ai une exposition solo à réaliser en Espagne, à Sitges. Je prépare également une autre expo solo en Côte d’Ivoire. Je prépare aussi quelques projets de street-art. Il y a enfin éventuellement un projet de vêtements qui va se construire. J’adore la mode et pourquoi pas allier mon art à l’industrie de la mode! En gros, pas mal de projets à venir! Et il n’est pas impossible que je présente à nouveau mes oeuvres ici. En tout cas ce sera un plaisir que d’exposer une fois de plus au Maroc.

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