Bachir Ben Barka espère une levée du secret défense au cours du mandat d'Emmanuel Macron (ENTRETIEN)

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MEHDI BEN BARKA
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SECRET DÉFENSE - Lever le secret défense sur des crimes et des disparitions. C’est la mission que s’assigne un collectif français qui a vu le jour au mois de septembre dernier, et dont fait partie Bachir Ben Barka, le fils de Mehdi Ben Barka. En quête de la vérité sur la disparition de son père, Bachir Ben Barka ne compte pas baisser les bras. Plus de 50 années après, sa ferveur pour cette quête n’a fait que s’amplifier.

À présent, au sein du Collectif "secret défense- un enjeu démocratique", les victimes s’organisent pour mieux se faire entendre et surtout pour entamer la réflexion sur la réforme du secret défense. Le collectif a tenu, hier à Paris, une première conférence de presse pour leur donner la parole.

Dans cet entretien accordé au HuffPost Maroc, Bachir Ben Barka évoque l’importance de ce collectif, ses objectifs, mais aussi comment il pense contribuer à élucider le mystère de la disparition de Mehdi Ben Barka.

HuffPost Maroc: En quoi consiste le Collectif "secret défense - un enjeu démocratique"?

Bachir Ben Barka: Ce collectif a organisé, mercredi 6 décembre à Paris, sa première manifestation publique, depuis sa constitution officielle au mois de septembre dernier. Il a profité de l’annonce du président Emmanuel Macron, le mardi 28 novembre 2017, au Burkina Faso, de déclassifier la totalité des archives françaises concernant l’assassinat de Thomas Sankara, le 15 octobre 1987 et ses compagnons à Ouagadougou, pour se manifester par cette conférence de presse.

Le Collectif "secret défense - un enjeu démocratique" regroupe un certain nombre d’associations et, surtout, de familles de victimes en France. Le but est de sensibiliser le public, les journalistes, les juristes et le monde politique sur le secret défense qui s’inscrit dans des affaires criminelles et bloque l’action de la justice dans bon nombre de celles-ci. Nous ne rentrons pas dans la problématique générale du secret défense qui toucherait l’intérêt des nations.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, ce blocage?

C’est un constat que nous faisons, mais c’est à l’État de s’expliquer. Et c’est pour cela que voulons sensibiliser et mettre sur pied, à court-terme, un colloque. Ce dernier devra d’abord permettre d’approfondir cette notion et ensuite proposer des alternatives à la pratique actuelle dans laquelle nous, familles de victimes, sommes soumis quasiment à l’arbitraire du pouvoir politique et administratif.

En France, n’importe quelle administration peut imposer le secret défense sur n’importe quel document. Et c’est cette administration elle-même qui est habilitée à lever le secret. Nous n’avons donc pas eu de recours juridique. Nous avons seulement une commission consultative à laquelle nous pouvons demander de voir éventuellement s’il est possible de lever le secret défense. Sinon, nous n’avons aucun recours.

Nous souhaiterions une réforme institutionnelle et juridique de la notion du secret défense. Cela permettrait aussi aux victimes de pouvoir disposer d’une vision plus claire et avoir des recours juridiques quand c’est nécessaire.

Les déclassifications des archives annoncées par la France ne vous-ont-elles pas aidé dans ce sens?

Il n’y a eu que des promesses. La France n’a pas vraiment procédé à la déclassification d’archives. Par rapport à l’assassinat de Thomas Sankara, il y a eu une promesse de déclassifier la totalité des archives françaises. Et dans l’affaire de disparition de mon père, Mehdi Ben Berka, il y a eu des déclassifications d’archives, mais nous nous sommes rendus compte que le contenu ne correspondait ni aux attentes, ni aux promesses qui ont été faites. Et souvent, les archives déclassifiées ont été caviardées (recouvertes d'un enduit noir, pour rendre illisible le passage d'un texte). Sur 100 pages déclassifiées par exemple, seules quelques-unes sont lisibles.

Nous avons constaté que l’Etat joue de cette notion. A la fin du mandat de François Hollande, il y a eu une annonce au mois de mai dernier que 89 documents relatifs à la disparition de mon père seront déclassifiés. Ils l’ont été effectivement, mais la quasi-totalité de ces documents était déjà déclassifiée. Ces documents étaient donc dans le dossier! Par contre, les documents que nous attendions à voir déclassifiés sont toujours classés secret défense. On fait croire à une avancée, alors que ce n’est pas le cas.

Comment le collectif pourrait-il réformer le secret défense?

Le Collectif veut essayer de pousser les politiques en France pour aller de l’avant, dans le sens de la déclaration du président Emmanuel Macron de la déclassification des archives françaises sur l’assassinat de Thomas Sankara. Nous voulons que cette initiative soit élargie à l’ensemble des affaires qui sont encore en suspens. Il y a l’affaire de mon père, qui date de plus de 50 ans, et d’autres comme l’affaire Boulin, celle du juge Borrel, ou encore celle des journalistes français de RFI qui ont été tués au Mali… Un certain nombre d’affaires où le secret défense bloque le travail de la justice.

Nous espérons qu’au cours du mandat du nouveau président, et surtout après ses déclarations au Burkina Faso, qu’il y ait un changement de la part de l’administration française par rapport à cette problématique. Le Collectif va demander à être reçu par le président. Nous espérons lui faire part de notre réflexion sur ce problème et de notre attente qu’il fasse la même démarche par rapport aux autres affaires.

À ce jour, l’affaire de la disparition de votre père a-t-elle connu un développement?

Malheureusement aucun, ni du côté français, ni du côté marocain. Du côté marocain, plutôt que d’avoir une avancée positive, nous avons reçu une plainte en diffamation de la part d’une des personnes citées en témoin. Elle se croit diffamée parce que nous avons soulevé sa double identité, réelle et celle d’agent, chose que nous faisons depuis vingt-ans dans les médias marocains et français. Au lieu de soulager sa conscience, cette personne n’a pas trouvé mieux que de nous poursuivre en justice, moi-même, l’avocat de la famille, le juge d’instruction et des journalistes.

Du Maroc, nous attendions une action dans le sens de la vérité, surtout après la lettre du roi en hommage à Mehdi Ben Barka, il y a deux ans, à l'occasion de la commémoration du cinquantenaire de sa disparition par Abderrahmane El Youssoufi. Mais nous avons été surpris par cette plainte de cet individu.

Nous continuerons à chercher la vérité, pas seulement en tant que famille mais en tant que citoyens marocains et maghrébins, parce que Mehdi Ben Barka a donné pour son pays et son pays s’honorerait à faire toute la lumière sur sa disparition.

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