La Tunisie, un paradis fiscal? Les réactions fusent

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Tunisian flag with stack of money coins with grass and flowers | Golden_Brown via Getty Images
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La Tunisie, un paradis fiscal. La nouvelle est tombée dans la journée du mardi 5 décembre comme un coup de tonnerre, bouleversant les Tunisiens. Les réactions se sont vite succédées. Venues d'experts économiques, d'analystes ou de politiciens, toutes ont exprimé leur indignation d'avoir blacklisté la Tunisie.

Parmi les premiers à avoir réagi, figure l’ancien ministre de la Santé et dirigeant de Bani Watani, Said Aïdi. Dans un post publié sur sa page Facebook, Aïdi a fortement critiqué le gouvernement qui, selon lui, est responsable de ce classement. Il l'a qualifié de très dangereux en mettant en doute l'avancement des accords entre la Tunisie et l'Union européenne. "Le gouvernement n’a rien fait pour éviter une telle catastrophe!", a-t-il encore regretté.

"C'est scandaleux" a martelé l’expert-comptable Nabil Abdellatif. "Ce classement est choquant d’autant plus que c’est la conséquence d’une réponse tardive et mal formulée par le gouvernement, la BCT et la CTAF" a-t-il indiqué dans un post Facebook. Et d’ajouter que la Tunisie a été, d’ores et déjà, inscrite sur la liste (Juridiction à haut risque et non coopérative) du GAFI (Groupe des Activités Financières).

Pour Hassen Zargouni, directeur de Sigma Conseil, trois leçons ont été tirées à la suite de ce classement en pointant du doigt le gouvernement d'avoir manqué de réactivité et de continuité dans les négociations avec les instances européennes. Ce classement est entre autre "une leçon pour travailler plus, travailler mieux" afin d'instaurer "une fiscalité juste" loin des tiraillements politiques, a-t-il argué.

"Nous sommes à l'image de deux personnes tombées au fond d'un puits et qui se disputent alors qu'elles risquent toutes les deux de ne plus en sortir!", a-t-il expliqué avant de lancer un appel aux Tunisiens pour "retrousser les manches" afin de faire sortir l'économie tunisienne de sa torpeur.

Zargouni a, par ailleurs, précisé que "concrètement ce n'est pas un problème de fiscalité tunisienne" mais plutôt une réaction au fait que la Tunisie n'ait pas participé au système d'échange des informations fiscales (mené par L'OCDE et Le GAFI). "Il n'est nullement demandé de changer notre système fiscal national" a-t-il souligné.

Un point de vue qui s'oppose à la réflexion de l'économiste Moez Joudi qui considère que ce classement traduit, en effet, la défaillance du système fiscal. "Notre système fiscal est défaillant, il souffre de plusieurs lacunes et nécessite une réforme en profondeur qui tarde à être vraiment mise en oeuvre" a-t-il noté. Ce dernier a signalé la propagation flagrante du blanchiment d'argent et du financement du terrorisme en Tunisie. "Oui notre pays est devenu une passoire ces dernières années, des dizaines et centaines de milliards d'argent sale ont transité par la Tunisie! La CTAF elle-même le reconnaît!! Les reproches du GAFI mais aussi de l'Union européenne viennent essentiellement de là!" a-t-il renchéri.

Un avis qui a été également partagé par le journaliste et blogueur, Haythem Mekki. Ce dernier a expliqué que "le simple fait de voir la Tunisie et le Panama dans la même 'liste noire des paradis fiscaux' en dit long sur la mascarade qu'est cette sélection".
Il a estimé que la pression fiscale en Tunisie qui est l'une des plus élevées en Afrique, est jugée "non coopérante", car elle refuse de réduire les avantages fiscaux qu'elle accorde aux exportateurs.

Mekki a expliqué que l'Union européenne "cherche à dissuader ses propres sociétés de délocaliser leurs activités en Tunisie, quitte à maquiller ça en opération anti évasion fiscale". Une manoeuvre qui, selon lui, ne fera qu'aggraver la situation économique du pays. "Bref, l'UE tente de mettre à genoux la Tunisie, pour quelques millions d'euros de plus" a-t-il conclu.

Concernant la présidente de l'UTICA, Wided Bouchamaoui, ce classement est "injuste". "Rien ne prouve que la Tunisie est un paradis fiscal" a-t-elle argué. Elle a, également, accuséle gouvernement Chahed d'être responsable de cette situation. Elle a appelé, ainsi, le gouvernement à prendre les mesures nécessaires pour rectifier le tir.

L'UTICA a, pour sa part, publié un communiqué dans lequel elle a exprimé sa surprise quant à la décision européenne d’inclure la Tunisie sur la liste noire des pays classés comme paradis fiscaux. Elle considère que cette décision dangereuse aura des répercussions très négatives sur les relations de la Tunisie avec l'Union européenne et sur les programmes de coopération entre les deux parties.

De son côté, l'UGTT a déploré cette décision qui coïncide avec les préparations pour un nouveau round de négociations avec l'UE dans le cadre de l'accord de libre-échange (ALECA) et la mobilisation de ressources extérieures pour le budget 2018. Dans son communiqué, l'organisation syndicale a mis en garde contre "la mauvaise performance de la diplomatie économique tunisienne et son échec à traiter cette question, discutée par la Commission européenne depuis juin 2015".

Interrogé sur l'impact de ce classement sur l'économie nationale, Hakim Ben Hammouda, économiste et ancien ministre des Finances dans le gouvernement Jomâa a fait état de trois conséquences immédiates à savoir la dégradation de la réputation du pays, la perturbation des relations avec l’Union européenne et la démotivation des investisseurs étrangers privés.

"Il s’agit d’une décision grave, aux conséquences énormes sur notre économie et tout ce qu’on souhaite, c’est que cette décision soit prise avec le plus grand sérieux et que nous cherchons à remplir les engagements que nos partenaires nous demandent de remplir. Il faut éviter les situations où l’on rejette la responsabilité sur les autres! C’est à nous d’aligner nos règles sur le nouveau code international en matière de lutte contre l’évasion fiscale et les paradis fiscaux," réplique-t-il à Business News.

Toutefois, le ministre du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale, Zied Laâdhari s'est montré rassurant lors d'une interview accordée à Mosaïque Fm. "On ne doit pas dramatiser les faits" a-t-il martelé. Le ministre a fait savoir qu'un plan de sortie de la crise est possible. Il a précisé que la Tunisie oeuvre à poursuivre les réformes dans l’objectif d’améliorer les performances de l’économie nationale, de renforcer sa compétitivité et de préserver les équilibres globaux.

Le ministre des Finances, Ridha Chalghoum, a précisé devant le parlement dans le cadre de l'examen du projet de loi des Finances 2018, que techniquement, la Tunisie ne peut pas être considérée comme un paradis fiscal. Il a tenu à préciser que le gouvernement oeuvre à mettre en place de nouvelles dispositions capables du lutter contre l'évasion et l'opacité fiscale.

Mardi, la Tunisie a refusé officiellement, une demande faite par l’Union Européenne (UE), de suspendre les avantages fiscaux accordés aux sociétés totalement exportatrices (offshore). Le ministère des Affaires étrangères a appelé, par ailleurs, à l'union européenne à la révision de ce classement plaçant la Tunisie parmi les paradis fiscaux.

La Tunisie a figuré sur une liste noire de 17 pays considérés par les 28 ministres des Finances de l’UE, réunis mardi à Bruxelles, comme des paradis fiscaux opérant hors de leurs frontières.

Les 17 pays qui figurent sur la liste noire sont les suivants: Bahreïn, Barbade, Corée du Sud, Emirats Arabes Unis, Grenade, Guam, Îles Marshall, Macao, Mongolie, Namibie, Palao, Panama, Samoa, les Samoa américaines, Sainte Lucie, Trinidad et Tobago et Tunisie.

Un classement qui tombe au même moment que la visite d'une délégation du FMI en Tunisie et la discussion du projet de loi de Finances.
Ce nouveau classement aurait-il un risque concernant les versements des différentes tranches qu’attend la Tunisie du FMI? Selon le gouverneur de la Banque centrale de la Tunisie, Chedly Ayari, le FMI approuverait la troisième tranche de son prêt de 2,9 milliards de dollars à la Tunisie en janvier 2018.

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