Lina Ben Mhenni au HuffPost Tunisie: "Aujourd'hui, les gens pensent qu'ils peuvent changer le monde en cliquant sur le bouton 'j'aime' "

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LINA BEN MHENNI
Lina Ben Mhenni
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En marge de la troisième édition du Mediterranean Dialogues (MED) qui se déroule à Rome du 30 novembre au 2 décembre et qui est axée autour des défis en région méditerranéenne, le HuffPost Tunisie a rencontré la blogueuse et activiste tunisienne Lina Ben Mhenni .

Livrant son avis sur cette troisième édition du MED, elle se livre également sur l'évolution de la scène militante en Tunisie. Interview.

Vous venez de participer à la 3ème édition du MED, qu'avez-vous retiré de ces rencontres?

En tant que blogueuse et activiste indépendante, j’ai été invitée au Women's Forum où j'ai pu rencontrer des femmes de différents pays qui ont évoqué leurs succès et leurs combats. C'était intense et émouvant. Il y'a eu beaucoup de propositions de projets communs pour aider les femmes qui vivent dans des conditions précaires et les former pour qu'elles puissent sortir de cette situation.

J'ai aussi découvert des projets pour l'autonomisation des femmes qui sont déjà en marche et que je ne connaissais pas. Il y'a toujours des leçons à apprendre de ces rencontres.

Depuis la révolution, il y a une apparition de figures dites "militantes". Quel est votre avis sur une telle émergence?

Tout d'abord, je ne me suis jamais considérée comme militante. Je suis une Tunisienne qui veut obtenir le statut d'une vraie citoyenne tunisienne car j'estime que jusqu'à aujourd'hui nous ne sommes pas des citoyens dans le vrai sens du terme. Sinon, pour répondre à votre question, je dirais que cela ne me dérange pas. Chacun est libre de se voir comme il le veut. Si ces derniers travaillent pour la bonne cause, tant mieux.

Moi je garde espoir pour ce pays. Il existe une génération émergente de militantes et militants que j'ai pu côtoyer au sein de mouvements comme "Manich Msemeh" ou "Hasebhom". Ces jeunes pleins d'énergie ont toujours de nouvelles idées. J'ai beaucoup appris d'eux et c'est à eux de prendre la relève.

Il y a aussi ceux qui n'ont jamais milité et qui essayent de se créer un statut de militant. Ils ne m'inquiètent pas, je sais que les masques finiront par tomber.

Quelle est la différence entre les "anciens" dont vous faites partie et qui étaient actifs à l'époque de Ben Ali et "ces nouveaux" militants?

Bon, je parlerais de blogueurs et Cyber-activistes. Je dirais qu'avant, notre nombre était vraiment limité. Nous nous connaissions toutes et tous et travaillions souvent ensemble sur de grandes campagnes. Nous respections une certaine éthique. Nous écrivions des textes de fond après avoir enquêté et croisé les sources etc ...Il faut dire que le but était plus ou moins clair.

Aujourd'hui, c'est le chaos. Je découvre des rumeurs, des publications par des personnes qui se disent militantes et qui ne font que disséminer la haine et la discorde. Certaines personnes ne savent même pas rédiger une phrase et pourtant ne se gênent pas pour insulter. Aujourd'hui, il y a des individus qui travaillent pour le compte de certains partis politiques et hommes d'affaires (même corrompus), qui sont en plus rémunérés et qui se disent des militants .

Avant, nous faisions tout par amour et passion pour ce pays. Nous nous exposions aux menaces d'une dictature. Beaucoup d'entre nous ont payé le prix de leur engagement. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Mais d’une certaine manière j'en suis contente puisque désormais tout le monde peut s'exprimer librement.

Face à ce fourre-tout, est ce que ça vous arrive de vouloir prendre vos distances ?

Cela fait plus de deux années que j'ai pris mes distances. Cela m'arrive de m'exprimer sur mon blog ou les réseaux sociaux mais cela s'arrête là. D'ailleurs, les gens me demandent souvent la raison de mon absence sur les plateaux TV. Je réponds que voilà, d'une part, je ne peux pas me permettre de tomber dans la médiocrité qui y règne et que d'autre part, je suis punie à cause de cette position.

Selon vous, les formes de militantisme ont-ils changé depuis la révolution? Et dans quel sens?

Beaucoup de gens ont cédé au phénomène du "Clicktivism". Aujourd'hui, les gens pensent qu'ils peuvent changer le monde en cliquant sur le bouton “j'aime”. Or comme je le dis souvent, il ne suffit pas de publier un statut ou une vidéo ou de partager un Hashtag. Il faut travailler sur le terrain, rencontrer les gens et être présent pendant les manifestations. Indiquer sa présence sur un événement publié sur Facebook et puis s'éclipser le jour J ne fait que nuire à la cause. On ne peut pas changer le monde juste en exprimant notre indignation derrière un écran!

Sinon, je vais revenir à des mouvements comme "Manich Msameh" et "Hasebhom", ces jeunes ne manquent pas d'idées et chaque fois ils me surprennent avec de nouvelles manières de protestation. On cogite et on discute beaucoup au sein de ces mouvements et les décisions se prennent suite à des votes etc ... C'est fabuleux! Ces jeunes ont su s'adresser à une grande partie du peuple en abandonnant la verticalité des partis politiques et en optant pour l'horizontalité.

Enfin, concernant le Cyber-activisme, je dirais que les blogs ont perdu de leur lueur et influence. Les gens leur préfèrent d'autres plateformes comme Facebook ou Twitter. De plus, on ne voit plus les grandes campagnes collectives pour soutenir une cause ou dénoncer un mal. C'est l'heure du désaccord.

Qu'est ce qui est le plus important aujourd'hui en Tunisie, les réformes politiques, économiques ou culturelles?

Je pense que tout est important aujourd'hui. On ne peut pas parler de l'une sans évoquer l'autre. La situation est alarmante et il faut travailler sur tous les plans. Chacun doit travailler de son côté, chacun dans son secteur. C'est malheureusement le chaos en politique mais aussi au niveau économique ou culturel. Tout est prioritaire, tout est lié.

La Tunisie a-t-elle atteint selon vous la démocratie?

Non je ne pense pas que la Tunisie ait atteint la démocratie. Certes, nous avons réussi à écrire une nouvelle constitution et à organiser des élections transparentes et démocratiques mais cela ne suffit pas. Les régressions qu'on voit sur tous les plans sont alarmantes. On ne peut pas parler de démocratie quand on garantit l'impunité aux corrompus. On ne peut pas parler de démocratie quand on permet les violations des droits humains au quotidien.

On ne peut pas parler de démocratie quand ceux et celles que nous avons élus ne tiennent pas leurs promesses. On ne peut pas parler de démocratie quand des enfants sont obligés d'abandonner leurs études en 2017, que des femmes meurent en donnant naissance à leurs bébés à cause du manque d’équipements des hôpitaux, ou quand les gens n'ont toujours pas d'électricité et d'eau courante. On ne peut pas parler de démocratie quand les gens n'ont pas la même chance d’accès à l'éducation ou au marché de travail.

Qu'est ce qui manque pour l'atteindre?

Il manque des politiciens honnêtes. Il manque des preneurs de décisions qui cherchent le bien de ce pays. Voilà ce qui nous manque. Aujourd'hui la majorité de ceux qui sont au pouvoir se moquent éperdument des besoins des citoyennes et citoyens.

Ils se moquent des objectifs de la révolution et ne cherchent qu'à satisfaire leurs besoins et propres intérêts. Ils n'ont rien appris de ce qui s'est passé en 2011. Les personnes au pouvoir doivent comprendre qu'ils sont là pour être au service des citoyens et non pas le contraire. Et puis il manque des gens qui puissent comprendre qu’être citoyen nous garantit certes des droits mais nous impose également des devoirs. Les gens n'arrêtent pas de réclamer des droits sans se soucier de l'accomplissement de leurs devoirs.

Beaucoup de gens vous décrivent comme une révolutionnaire, d'autre comme une utopiste? Et vous comment vous décrivez-vous?

Chacun a le droit de me voir comme il le veut. Par contre je suis écœurée par ceux qui n'agissent pas et se permettent de critiquer voir d’insulter en se basant sur des rumeurs!

Je me considère avant tout comme une vraie citoyenne. Je ne peux pas me taire devant l'injustice. Cela me révolte. Et tenez vous bien, je suis une rêveuse et une grande rêveuse même. Je suis utopiste car je pense qu'on doit viser de grandes choses pour obtenir le minimum. Avant 2011, qui de nous imaginait que Ben Ali allait fuir le pays comme il l'a fait? Moi, j’en avais rêvé et j'ai travaillé dur pour que ce rêve devienne réalité. Je me considère aussi comme appartenant à la famille des défenseurs des droits de l’homme. Je me suis toujours battue en ce sens.

Alors oui, je l’assume, je suis révolutionnaire et utopiste à la fois.

Quelle est votre vie aujourd'hui? Derrière la Tunisian Girl, qui est Lina Ben Mhenni?

C’est vrai que les gens oublient souvent que derrière la Tunisian Girl il y'a un être humain avec ses joies et ses malheurs. On me prend pour une "superwoman" et dès que j'exprime une douleur ou une déception, les gens me le reprochent: "Non pas toi, tu n'as pas le droit de le faire". J’ai toujours essayé d'être là pour les autres mais dès qu'il s'agit de moi il faut que je me taise...

Pourtant je me bats toujours contre ma maladie, le Lupus (LED), et j'essaie de vivre normalement avec ma greffe rénale. J'écris, je lis beaucoup, j'adore prendre des photos, me balader dans la nature et tout ce qui a un rapport avec la culture. Je suis d’ailleurs membre du collectif "Be Tounsi" pour la promotion de l'artisanat “made in Tunisia”.

J'aime faire la fête aussi -il parait que ce n'est pas sérieux quand on est engagée- et j'aime les chats! J'en ai six dans mon petit appartement.

Concrètement, je suis au chômage depuis 3 ans et je survis comme je le peux. J'ai eu des propositions pour travailler à l’étranger mais j'ai toujours refusé de quitter mon pays. Je vis pourtant en permanence sous protection policière. Je ne suis pas inactive pour autant.

En dehors de mes activités de blogueuse militante, je suis en train de développer avec mon père une initiative destinée à créer des bibliothèques dans les prisons pour promouvoir la culture, contrecarrer le terrorisme et participer à l’effort de déradicalisation. Je m’emploie aussi à sensibiliser les gens à l'importance du don d'organes. Comme j'ai moi même pu bénéficier d'un rein de ma mère, je connais l'importance de cette cause.

Je fais partie aussi des campagnes "manich msamah" et "Hasebhom". Et bien sûr je parcours le monde pour participer à des conférences où je donne mon point de vue sur la situation de la Tunisie. Là je suis en Italie, il y a deux jours j'étais à Aarhus au Danemark pour participer aux événements de Aahrus capitale européenne de la culture. La semaine d'avant, j'étais à Bari et Lecce pour le Forum Méditerranéen des Femmes Journalistes (dédié à Daphné Caruana Galizia, assassinée à Malte le mois dernier). On m'a fait la surprise de me remettre le prix Messager de la Paix.

Enfin, je suis toujours célibataire. Il parait que les hommes ne peuvent pas supporter mon rythme de vie et mon engagement!

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