"L'argent ou la mort": Témoignages de migrants sur leur séjour en Libye, entre esclavage, viol et maltraitance (VIDÉO)

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“Bizarre”. C’est ce mot qu’a choisi Koïta (nom d’emprunt), pour décrire le supplice qu'il a vécu en Libye. Sénégalais de 22 ans, Koïta rêvait de partir vers le continent du nord. Pour lui et ses amis, le paradis y est.

“Certains Libyens nous ont traité comme on ne traiterait jamais personne chez nous”, raconte-t-il au HuffPost Tunisie.

"Je suis passé par la Libye en espérant atteindre l’Europe, mais ce que j'ai vécu avec mes amis là-bas était vraiment... bizarre”, se rappelle-t-il.

Le Huffpost Tunisie est allé à la rencontre de migrants, installés dans les dortoirs du Croissant Rouge Tunisien à Médenine, une ville du Sud tunisien.

Ces migrants, qui ont fui leurs pays dans l’espoir de rejoindre l’Europe, ont fini par atterrir à Médenine, retracent-ils. Leur rêve européen ne s’est pas réalisé - ou pas encore- mais c’est de leurs séjours cauchemardesques qu'ils vont témoigner ici.

Les nouveaux "camps de la mort"?

Danger de mort permanent, scènes horribles et esclavage constituaient leurs quotidiens, disent-ils.

Dans leur périple, le plus difficile pour eux aurait été le passage par la Libye, avec tout ce qu'il ont dû subir entre travail forcé, viol, maltraitance et torture. Pour ces jeunes migrants, la faim était leur compagnon et la souffrance semblait être leur destin tracé.

Là bas, on ne mange qu'une fois par jour


Comme beaucoup de jeunes africains qui rêvent de franchir la Méditerranée dans l'espoir d'une vie meilleure en Europe, Koïta avait décidé de faire la traversée en compagnie d'un ami.

Il a alors fait appel à un passeur mais s'est vite retrouvé piégé dans ce qui s'apparente à un réseau de trafic d'envergure, que bon nombre de groupes libyens, vraisemblablement, pratiquent.

"Si je me mets à vous raconter mon histoire, on n'en finira pas", commence-t-il.

L'histoire malheureuse de Koïta commence dès son arrivée en Libye. Ses rêves d'arriver en Europe se sont évanouis dans une ville libyenne, où il a été conduit dans une prison improvisée, dans laquelle étaient détenus des centaines de jeunes comme lui.

Des camps de détention prévus pour emprisonner les migrants africains et demander des rançons à leurs familles en contrepartie de leur libération, dépeint le jeune homme.

“Lorsque nous sommes arrivés en Libye avec les passeurs, ils nous ont directement conduit en prison. Ils étaient complices avec les 'Asma boy' (une milice libyennes, armée, vraisemblablement spécialisée dans le trafic d'êtres humains), ainsi qu'avec plusieurs autres groupes détenteurs de prisons”, retrace-t-il.

"L'argent ou la mort"

"Dès notre arrivée, on nous a ramené des téléphones portables pour qu'on appelle nos parents. Si par malheur l'appel ne passe pas ou que personne ne répond, on nous fouettait les pieds”, raconte Koïta.

L’argent ou la mort, nous disent-ils

D'après les témoignages, ces bandits forcent les jeunes migrants subsahariens, à contacter leurs familles, afin d’avoir les rançons.

“Mais ceux qui ne savent ni lire ni écrire et ne sont pas en mesure de pouvoir appeler leurs familles, sont vendus pour travailler dans des champs ou dans des maisons, où ils sont livrés à l'esclavage", révèle Koïta.

Il raconte qu'en Libye, ces “camps de la mort” sont nombreux. Selon lui, les gens qui ont besoin de travailleurs viendraient "acheter" les jeunes africains auprès des propriétaires de ces "prisons improvisées".

J’ai dû jeter le corps de mon propre ami

"Aussi bien les vendeurs que les acheteurs étaient des Libyens" assure-t-il. "Les conditions étaient telles que plusieurs de mes amis sont morts, et en plus, on nous forçait à jeter leurs cadavres”.

“J’ai dû jeter le corps de mon propre ami sénégalais, c’était la souffrance”, dépeint le jeune homme.

Travail forcé pour les hommes, proxénétisme pour les femmes

Le HuffPost Tunisie a fait la rencontre d’une Nigérienne qui a refusé d’être filmée, mais qui a bien voulu témoigner de son expérience. Tenant son bébé dans les bras, Kadija (nom d’emprunt) lance: “Ce bébé est le fruit d’un viol”.

La jeune femme habite le dortoir du Haut Commissariat pour les Réfugiés à Médenine. Le dortoir du Croissant rouge étant rempli. Comme Koïta, elle a été retenue en Libye. C’est là qu’elle a été violée. “On s’occupe bien de nous au dortoir, mais je veux partir d’ici, je veux aller dans un pays d’Europe”, s’écrie Kadija, “Je ne veux plus rester en Afrique, j’y ai vécu des choses horribles”.

Le récit de Koïta vient confirmer ces faits. Il raconte qu' “en Libye, les femmes sont emmenées dans des sortes de foyers qui servent de maisons de passe, où elles sont utilisées pour du proxénétisme", a-t-il avancé.

Le périple de Koïta

Koïta fait part au HuffPost Tunisie des faits qu'il a vu et vécu à travers son périple, depuis le Sénégal, jusqu'en Libye, puis aux dortoirs du Croissant Rouge Tunisien à Médenine.

Une fois arrivés en Libye, les migrants venus de l'Afrique subsaharienne sont arrêtés par des bandits, leurs ravisseurs. Ces derniers, font appel à des intermédiaires, leurs complices d'Afrique subsaharienne, pour qu'ils récupèrent la somme de la rançon, entre 1500 et 2500 dinars libyens (entre 1000 et 1800 dollars américains), explique Koïta. "On m'a obligé à appeler ma famille, c'est mon frère qui a envoyé l'argent, 200.000 francs CFA (environ 360 dollars américains)".

Koïta est alors libéré, mais est vite capturé une deuxième fois par des bandits armés: "On m'a emmené dans une prison, elle était remplie de jeunes comme moi. C'était à Sabrata" explique-t-il.

Koïta réussit encore une fois à s'enfuir, et part vers Zouara, où il rencontre un vieil homme, à qui il raconte son malheureux tracé. "Il m'a rassuré en me disant qu'il ne me fera pas de mal. Il m'a proposé de travailler pour lui, et d'être logé et nourri en contrepartie".

"J'étais obligé d'accepter parce qu'on ne peut pas se déplacer là-bas sans avoir une connaissance, une protection. Il me faisait confiance et m'a emmené avec lui deux fois en ville". La deuxième fois, Koïta réussit à s'échapper.

Toujours à Zouara "un Guinéen que j'ai rencontré m'a indiqué un endroit où il y avait beaucoup de migrants de l'Afrique subsaharienne, et où je pourrais surtout travailler et gagner un peu d'argent", explique-t-il.

Plus question de rester en Libye

Mais pour pouvoir traverser la Méditerranée, il devait retourner à Sabrata, c'est là que les passeurs opèrent.

Après des journées à travailler, il repart vers Sabrata. "J'ai payé 300.000 Francs CFA (550 dollars américains environ) -que mon frère m'avait envoyé- à un passeur pour pouvoir enfin traverser", raconte Koïta, "Mais lorsqu'on a embarqué, au niveau des côtes tunisiennes, nous avons été pris entre les tirs des 'Asma Boy' et des gardes côtes libyens".

Selon Koïta, cinq des bandits ('Asma Boy') ont été tués, et la plupart des migrants ont été attrapés par les gardes côtes et ramenés à Sabrata. Ceux qui ont pu se sauver sont "vite repartis à Zouara, car l'endroit était plus sûr, et nous pouvions ainsi échapper aux dangers et aux camps de détention", affirme-t-il.

Selon Koïta, plus de 3000 immigrés subsahariens avaient fuit vers Zouara depuis que les camps de Sabrata ont été attaqués, "ce qui a poussé la police à faire une sorte de purge, pour emmener ces derniers dans une prison à Tripoli".

Koïta réussit à échapper à une descente de la police: "je me suis réfugié avec quatre de mes amis dans une mosquée, en attendant que la police reparte".

C'est alors que Koïta et ses compagnons ont entendu parler du Croissant Rouge Tunisien. Ils réussissent à entrer en contact avec un passeur qui leur a garanti le passage des frontières tunisiennes. "Nous avons réussi à contourner les postes de douane en passant par le désert et nous avons atteint Médenine, où nous avons retrouvé le Croissant Rouge" révèle Koïta.

"Ils nous ont accueilli et nous leurs avons expliqué notre situation. Nous leurs avons fait comprendre que nous souhaitions regagner nos pays" conclut-il.

Des histoires qui se répètent

Le dortoir du Croissant Rouge à Médenine abrite plusieurs jeunes comme Koïta; Des jeunes qui ont tous échappé à l'enfer en Libye. Ils ont tous vécu la maltraitance. Certains ont accepté de raconter ce qui s'est passé.

Ainsi, on retrouve Moussa (nom d'emprunt), un jeune venu de Guinée-Conakry, qui a été emprisonné quatre fois en Libye et qui ne souhaite qu'une seule chose, dit-il, revoir sa famille.

Lui aussi aurait été victime des bandits appelés les "Asma Boy" et d'autres trafiquants.

"Ils nous forcent à appeler nos parents et nous frappent pour que ces derniers nous entendent pleurer et leur mettre ainsi la pression pour payer la rançon", raconte-t-il.

Moussa a un petit frère qui est toujours emprisonné dans un camp en Libye et ne sera libéré que si sa famille paye la somme de 1500 dollars américains.

"Dans certaines villes, on ne peut pas passer inaperçus. Des enfants ou même des Imams préviennent aussitôt les trafiquants de la présence d'un noir, pour qu'ils viennent l'attraper" renchérit-il.

"Tout ce que je souhaite, c'est retrouver mes parents que je n'ai pas vu depuis longtemps". C'est désormais son seul souhait de Moussa, rentrer chez lui et retrouver les siens.

Ces propos n'engagent que Koïta, Kadija et Moussa.

Une indignation planétaire

Le 14 novembre 2017, La chaîne de télévision américaine CNN avait publié une vidéo qui a provoqué l'indignation partout dans le monde. La vidéo montre ce qui s'apparente à une vente aux enchères d'Africains, par des, semblerait-il, des trafiquants de nationalité libyenne.

S'en sont suivies des manifestations, notamment à Paris, où les manifestants ont appelé à mettre fin à ces pratiques.

Suite à la polémique, et lors de sa visite au Burkina Faso, le Président français, Emmanuel Macron, avait appelé au lancement d'une initiative pour le démantèlement de ces groupes esclavagistes, qualifiant ce qui se passe en Libye par des "Crimes contre l'humanité".

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