Japon: mourir seul dans la mégapole la plus peuplée du monde

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BEHROUZ MEHRI
This picture taken on June 21, 2017, shows a bottle of whisky in the kitchen of a woman who died alone and left for about two weeks, in her apartment in Yokohama.There are no official data for the number of people dying alone who stay unnoticed for days and weeks but most experts estimate it at 30,000 per year in Japan. A Japanese woman in her 30s, who suffered alcoholism and has been hospitalised for a mental illness, died alone in an apartment in Yokohama and her body was not discovered for ne | BEHROUZ MEHRI via Getty Images
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Dans le petit appartement de Tokyo où pénètre ce jour-là le nettoyeur professionnel Hidemitsu Ohshima, l'odeur pestilentielle de la chair en décomposition d'un homme mort depuis trois semaines emplit l'air chaud et moite.

L'homme d'une cinquantaine d'années est mort seul sur son futon, sans que personne ne s'en aperçoive, au beau milieu des 38 millions d'habitants de la mégapole du Grand Tokyo.

Recouvert d'une tenue de protection de couleur blanche et muni de gants en caoutchouc, M. Ohshima soulève le futon imprégné des fluides corporels de la victime, révélant au grand jour sur le tatami une masse grouillante de larves et d'insectes.

"Pouah, c'est du sérieux", dit-il. "On porte des combinaisons pour se protéger d'insectes qui pourraient transporter des maladies", explique-t-il.

Une telle situation est loin d'être un cas isolé au Japon, où les plus de 65 ans représentent déjà 27,7% de la population et où le nombre de personnes seules explose. Le phénomène a même un nom: "kodokushi", littéralement "mort solitaire".

Environ 30.000 cas par an

Il n'existe pas de statistiques officielles sur l'ampleur des cas de kodokushi mais les spécialistes estiment qu'il y en a environ 30.000 par an dans l'archipel, qui compte 127 millions d'habitants.

Le Japon a connu de profonds bouleversements culturels et économiques ces dernières décennies, mais le système de protection sociale ne s'est pas adapté: bien souvent la famille doit s'occuper elle-même de ses anciens, comme autrefois.

"Au Japon, la famille a longtemps constitué le socle de soutiens sociaux de toutes sortes", déclare à l'AFP Katsuhiko Fujimori, un chercheur spécialiste des questions sociales dans le pays.

"Mais à présent les choses changent avec l'augmentation du nombre de personnes seules et la diminution de la taille des familles", ajoute M. Fujimori.

En trois décennies, la part des foyers composés d'une seule personne a plus que doublé pour atteindre 14,5% de la population totale. Ce sont essentiellement des hommes quinquagénaires et des femmes âgées de 80 ans et plus.

Le nombre de mariages est aussi en fort déclin au Japon. La précarisation du marché du travail fait que beaucoup d'hommes craignent d'être incapables de subvenir aux besoins d'une famille: 25% des hommes japonais de 50 ans n'ont jamais été mariés, une proportion qui devrait atteindre 33% d'ici 2030. Quant aux femmes, elles sont de plus en plus indépendantes financièrement grâce au travail.

Ni photos, ni lettres

Cet isolement croissant est aggravé par la tendance bien ancrée dans la culture japonaise à solliciter sa famille plutôt que ses voisins en cas de problème.

Par politesse, les Japonais âgés s'abstiennent généralement de déranger leurs voisins, même pour de menus services, ce qui renforce leur isolement, selon M. Fujimori.

Conséquence: environ 15% des personnes âgées vivant seules au Japon parlent à quelqu'un seulement une fois par semaine, contre 5% en Suède, 6% aux Etats-Unis et 8% en Allemagne, selon une étude gouvernementale à laquelle le chercheur japonais a contribué.

Quant aux enfants et petits-enfants, ils vivent désormais parfois très loin de leurs aînés et n'ont pas forcément les moyens financiers pour les aider.

"Si la famille ne peut plus assurer ses fonctions d'autrefois, la société doit construire un cadre qui réponde aux nouveaux besoins", estime M. Fujimori, qui défend notamment des hausses d'impôts pour améliorer la protection sociale des personnes âgées.

"Si rien n'est fait, nous allons assister à encore plus de morts solitaires", prévient-il.

Dans l'appartement en train d'être nettoyé, Hidemitsu Ohshima et son équipe maintiennent les fenêtres fermées, pour éviter que les relents ne se répandent dans le quartier densément peuplé. La chambre principale est spartiate, mis à part une grande collection de CD et DVD. Ni photos, ni lettres.

La plupart des meubles sont jetés, mais l'équipe de M. Ohshima met de côté les objets de valeur du défunt, au cas où sa famille se manifesterait et souhaiterait en récupérer certains.

"La police cherche des membres de sa famille", dit M. Ohshima. "Mais, pour l'instant, ils n'ont trouvé personne".

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