Le démographe Hervé Le Bras tord le cou aux clichés sur la migration en Europe (ENTRETIEN)

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HERV LE BRAS
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MIGRATION - Le 23 novembre était organisé, à l'Université internationale de Rabat (UIR), le forum académique "Les migrations internationales, une question de gouvernance migratoire?", auquel était invité Hervé Le Bras, historien, démographe français et titulaire de la chaire "Territoires et populations" du Collège d'études mondiales à Paris. Le HuffPost Maroc s'est entretenu avec lui sur les nouvelles particularités de la migration vers l'Europe, sur la monté des extrêmes en Occident, ou encore la plausibilité des fameuses "projections de population" faites par des institutions comme l'ONU. L'occasion pour lui de tordre le cou à un certain nombre de clichés et a priori sur la migration en Europe.

HuffPost Maroc: Quelles sont les nouvelles particularités de la migration en provenance d'Afrique?

Hervé Le Bras: Avec le développement de l’éducation et surtout de l’université, de nouveaux groupes de migrants formés et compétents apparaissent en Afrique comme dans le reste du monde. On parlait de "brain drain" (drainage des cerveaux) il y a une vingtaine d’années quand les études universitaires étaient encore peu développées, mais les économistes parlent aujourd’hui de "brain gain", avantages tirés de l’émigration comme le retour d’investissement ou les remittancies (argent envoyé au pays d’origine). Cela est valable aussi bien pour les pays d’Afrique que les pays d’Europe. En France, le solde annuel positif d’étrangers est de 160.000 personnes, alors que le solde des Français est négatif de 100.000 personnes. Nous sommes entrés dans une ère de circulation du capital humain qui se nomme globalisation.

Une phrase souvent utilisée par les responsables politiques pour justifier une politique migratoire plus sévère est "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde". Le président français Emmanuel Macron l'a d'ailleurs employée il y a quelques jours. Cette expression peut-elle aujourd'hui être considérée comme mensongère?

La phrase sur la misère du monde est détestable pour deux raisons. D’abord, elle est évidente. Ensuite, elle rapproche les termes de "misère" et de "migrant", comme si les migrants étaient des miséreux. Sur les 260.000 permis de séjour attribués en France chaque année, 65% correspondent à des migrants qui ont le bac ou plusieurs années d’études après le bac. Ce ne sont pas des miséreux mais des personnes qui cherchent le meilleur moyen de mettre leurs compétences au service de leurs espérances.

Les projections faites par l'ONU notamment sont souvent utilisées comme référence par certains pays pour justifier une politique migratoire plus sévère. Peuvent-elles être motivées parfois par des desseins politiques?

Les projections de population des Nations unies sont effectuées en liaison avec les services statistiques des différents pays. Elles peuvent donc en partie refléter les tendances politiques de ces pays. Mais il s’y ajoute deux facteurs propres à l’institution internationale. Comme le but de l’ONU est de favoriser la paix et l’égalité dans le monde, elle ne peut pas prévoir qu’à terme, c’est-à-dire en 2100 dans ses projections, le monde serait en état de déséquilibre. Aussi, dans ses projections, les niveaux de fécondité se rapprochent de 2 enfants par femme, les espérance de vie entre l'Afrique et l'Europe se rapprochent, et les soldes migratoires deviennent négligeables en 2100. Le second biais politique touche à l’ordre de grandeur des plus importants pays: en 2050, la projection de l’ONU donne les Etats-Unis cinq fois moins peuplés que la Chine. En 2100, le rapport est beaucoup plus modéré, un Américain pour deux Chinois, ce qui est plus acceptable pour les Américains qui se sentent un moins "menacés" par la puissance chinoise.

Pendant la conférence, vous avez évoqué le fait que les régions en Europe qui votent le plus pour des politiques d'extrême-droite sont celles ayant le moins de migrants. Comment expliquer cette disparité?

Les régions européennes où la proportion d’immigrés est la plus faible sont aussi celles qui sont le plus fragiles économiquement. Les immigrés ne les choisissent pas. Ils se dirigent vers des régions où ils peuvent trouver un travail. Les habitants des régions défavorisées attribuent alors aux immigrés leurs malheurs. Ils pensent à tort que les immigrés ont pris leur place dans les régions qui sont en bonne forme alors qu’ils sont souvent eux-mêmes dans l’incapacité de migrer notamment parce qu’ils ne disposent pas des compétences nécessaires.

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