Racisme, confiscation de passeport, violences: Le calvaire des travailleuses domestiques en Tunisie

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L’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche sur le Développement (AFTURD) vient de publier une étude sur les conditions des travailleuses domestiques en Tunisie. Cette étude sociologique a été effectuée par la sociologue Zohra Bouguerra auprès d'un échantillon d'aides ménagères tunisiennes et étrangères sur le Grand Tunis.

Le travail domestique représente le deuxième secteur d’emploi féminin (77 %) en Tunisie, a révélé l'étude. Quels sont les profils des aides ménagères? Quelles sont les conditions de travail de ces femmes? Pourquoi ont-elles opté pour cet emploi? L'AFTURD y répond.

Le profil des travailleuses domestiques

L'étude montre que la moyenne d’âge se situe autour de 37 ans chez les Tunisiennes et de 30 ans chez les Subsahariennes. Le niveau d’instruction des Tunisiennes est relativement limité généralement.

L'étude révèle toutefois que ce secteur connait aujourd’hui une transformation puisque des jeunes femmes diplômées de l’enseignement supérieur exercent désormais ce métier pour échapper au chômage.

Pour les Tunisiennes, elles sont issues des zones marginalisées de l’intérieur du pays, notamment des gouvernorats du nord-ouest, où les filières de recrutement sont amplement développées.

Quant aux femmes étrangères, elles sont principalement originaires d'Afrique subsaharienne et essentiellement de Côte d’Ivoire. Elles sont arrivées en Tunisie à travers des circuits de migration légaux et illégaux. "Ces femmes sont souvent employées dans le secteur domestique. Elles ne connaissent ni la langue, ni les modes de vie, ni la législation du pays; de surcroit, elles sont dans la plupart des cas en situation irrégulière. Ces femmes sont vulnérables et exposées à différentes formes d’abus, de dépendance et d’exploitation de la part de l’employeur(se) et de l’intermédiaire: un nouveau visage de la traite humaine", alerte l'étude.

Le recrutement s'effectue principalement par l’intermédiaire de proches ou par le bouche-à-oreille, note-t-on.

Les procédés de recrutement dénotent de la fragilité de ces femmes. L'étude cite le cas de Mongia, originaire de la commune de Fernana dans le gouvernorat de Jendouba au nord-ouest du pays qui se remémore l’attitude de l’intermédiaire dans son recrutement: "Il nous vendait comme du bétail", se souvient-elle.

Pour les étrangères, nombreuses sont celles qui ont raconté "être des proies d’intermédiaires peu scrupuleux. Certaines interviewées démontrent ainsi qu’elles sont victimes d’escroqueries et de violations des droits, d’exploitation et d’une traite
internationale qui s’apparente à un véritable 'marché des femmes de ménage' d’Afrique subsaharienne travaillant dans les familles aisées de Tunisie. Elles se sentent triplement victimes: victimes d’être femmes, économiquement vulnérables et de couleur noire."

Loin d'être véritablement un choix de carrière, les travailleuses domestiques optent pour ce métier pour sortir de la précarité, c'est par "logique de survie" face à à l’absence d’alternatives en matière d’emploi décent et du manque de qualification professionnelle chez plusieurs d’entre-elles, note l'étude.

Pour les Tunisiennes comme pour les étrangères, ce travail est dicté par l'impératif de solidarité familiale. L'étude montre ainsi que pour les premières, les jeunes filles ou femmes sont contraintes de supporter les charges de la famille pour couvrir les besoins de ses membres. Pour les deuxièmes, la recherche d’un emploi et de revenus supplémentaires permet de soutenir leurs enfants et leurs proches restés dans le pays d’origine.

Des conditions de travail indignes

L'étude souligne que la majorité des aides ménagères travaillent sans contrat. Quant à la durée du travail, elle est aléatoire car elle dépend du bon vouloir de l'employeur (euse).

"Je termine quand elle décide", lance Khira, citée par l'étude. Celle-ci explique: "Je n’ai pas de jour de repos, même le dimanche je travaille".

Des jours de repos inexistants pour beaucoup, des heures supplémentaires non rémunérées, des tâches ménagères pénibles.
Tout ceci pour une contrepartie misérable: des salaires variant entre 250 à 500 dinars selon la fonction de l'employeur(euse) et le temps travaillé.

Quant à la couverture sociale, l'écrasante majorité des travailleuses domestiques interviewées n'en bénéficie pas. Et la plupart d'entre elles ne connaissent même pas leurs droits en la matière alors que les risques d'accident de travail sont nombreux dans leur métier, sans compter la pénibilité peu reconnue par l’employeur (euse) de leurs tâches, fustige l'étude.

"Pas un jour de congé en trois mois, chose qu’elle n’a pas dit au début. L’accord était de m’accorder le week-end", témoigne l'une d'elles.

L'aspect relationnel dénote également du calvaire de beaucoup d'entre elles, notamment les Subsahariennes. Elles "sont souvent qualifiées par les employeuses et les membres de leur famille sous des termes génériques péjoratifs comme 'kahloucha', 'negrita' ou 'guira guira', autant de qualificatifs qui renvoient au mot 'nègre' ".

Certaines témoignent de la confiscation de leurs passeports. "Une fois arrivée chez mon employeuse, ils m’ont confisqué mon passeport et ne m’ont jamais laissée sortir sans surveillance" raconte une aide ménagère étrangère.

L'AFTURD veut à travers cette étude dévoiler l'envers du décor d'un état de non-droit. "Le travail domestique relève encore largement du secteur informel et représente un travail précaire, pénible et extrêmement dévalorisé où les violences multiformes, notamment sexuelles, sont légion (...)", met en garde l'auteure de l'étude Zohra Bouguerra.

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