Sommet UA-UE: "Le changement de politique du Maroc permet de défendre sa position tout en banalisant la présence de la RASD"

Publication: Mis à jour:
MOHAMMED VI ALASSANE OUATTARA ABIDJAN
Le roi Mohammed VI et le président ivoirien Alassane Ouattara inaugurent le point de débarquement de pêche "Mohammed VI" de Locodjro à Abidjan, lundi 27 novembre 2017. | AICPRESS
Imprimer

INTERNATIONAL - Après avoir tenté d'exclure la RASD du sommet Union africaine-Union européenne (UA-UE), qui s'ouvrira mercredi 29 novembre à Abidjan, puis fait planer le doute sur sa participation, le Maroc sera finalement bien représenté "au plus haut niveau de l'Etat". Le roi Mohammed VI, arrivé dès dimanche dans la capitale ivoirienne, est en effet attendu à ce sommet où siègera également le Polisario. Quels enjeux ce sommet représente-t-il pour le Maroc? Quelle stratégie le Maroc a-t-il adopté vis-à-vis de ses voisins africains depuis son retour à l'UA? Éléments de réponses avec Jawad Kerdoudi, président de l'Institut marocain des relations internationales (IMRI).

HuffPost Maroc: Quels sont les principaux enjeux de ce sommet UE-UA?

Jawad Kerdoudi: Les enjeux de ce sommet sont très importants, à la fois pour l'Afrique et pour l'Europe, représentés respectivement par l'Union africaine (UA) et l'Union européenne (UE). Pour l'Europe, les enjeux, ce sont l'immigration clandestine et le terrorisme, en plus bien sûr des possibilités d'exportation sur le marché africain, qui abrite un milliard d'habitants et qui passera à deux milliards en 2050. L'Afrique a également énormément besoin d'investissements, notamment dans les infrastructures, et tout cela représente pour l'Europe des marchés très importants.

Du côté africain, c'est surtout le développement des investissements qui importe. L'Afrique a besoin d'investissements européens, mais également d'assistance à la fois financière et technique, notamment pour lutter contre le changement climatique. L'Afrique est en effet le continent qui souffre le plus du changement climatique, elle a besoin d'une aide financière pour pouvoir s'adapter. Elle a aussi besoin d'assistance technique et notamment de transfert de technologies, c'est ce qui manque au continent pour s'industrialiser. Pour l'instant, elle exporte plutôt des matières premières et importe des produits manufacturés, mais toutes les études montrent que pour que l'Afrique puisse se développer, il faut absolument qu'elle s'industrialise.

Pourquoi est-ce important que le Maroc participe à ce sommet?

L'enjeu est double pour le Maroc. Il est d'abord politique, puisque la question du Sahara n'est toujours pas réglée. Le Maroc va profiter de ce sommet, surtout en coulisses, pour amener les pays africains à soutenir la position marocaine, c'est-à-dire le plan d'autonomie du Sahara présenté par le Maroc en 2007 à l'ONU. Il s'agit pour lui d'obtenir le maximum de soutiens pour ce plan, et de pousser les pays qui reconnaissent encore la RASD à retirer leur reconnaissance. Il s'agit aussi, à plus long terme, d'obtenir les deux tiers des votes des pays de l'UA nécessaires pour exclure la RASD de l'instance panafricaine. Pour le moment, elle est en effet toujours présente, puisque juridiquement elle fait toujours partie de l'UA. Sur le plan économique, l'enjeu est de développer les exportations marocaines et les investissements, non seulement en Afrique de l'Ouest, où le Maroc est déjà très présent, mais aussi en Afrique centrale et de l'Est, et pourquoi pas aussi en Afrique australe.

Quels signes le Maroc envoie-t-il à la RASD en participant à ce sommet?

Il faut préciser que ce n'est pas parce que la RASD est présente à ce sommet qu'elle est reconnue par le Maroc. D'ailleurs, à l'ONU par exemple, il y a beaucoup de réunions où Israël et la Palestine sont présents, et cela ne signifie pas pour autant une reconnaissance réciproque. Même Federica Mogherini, haute représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a dit que ce n'est pas parce que la RASD est présente à ce sommet que l'UE reconnaît la RASD. Le fait qu'elle soit présente n'a pas de grande importance pour la question du Sahara. Juridiquement, elle est toujours membre de l'Union africaine, et comme c'est un sommet UA-UE, ça n'a pas été possible de l'exclure.

Mais n'est-ce pas un changement de stratégie de la part du Maroc, qui avant de retrouver son siège au sein de l'UA l'année dernière, avait toujours joué la politique de la chaise vide en Afrique?

Le Maroc a quitté l'organisation de l'UA en 1984 et cette politique de la chaise vide a été préjudiciable. Parce qu'en l'absence du Maroc, les adversaires de l'intégrité territoriale du pays ont tout fait pour soutenir le Polisario et la RASD. C'est un changement opéré par le roi Mohammed VI pour que le Maroc puisse défendre sa position à l'intérieur de l'Union africaine. C'est un changement de politique qui, à mon avis, est bon parce qu'il permet de défendre la position marocaine tout en banalisant la présence de la RASD. Elle est là, mais ce n'est pas pour ça que le Maroc ne va pas continuer à défendre sa position.

Comment le Maroc a balisé le terrain avant ce sommet?

En politique, il n'y a pas de sentiments. Le Maroc a essayé de faire pression sur ses amis, notamment en Afrique de l'Ouest, pour exclure la RASD du sommet, ainsi qu'avec le président de l'Union africaine Alpha Condé. Ces essais n'ont pas été concluants puisque, comme je l'ai dit, juridiquement, ce n'était pas possible d'exclure la RASD qui est toujours membre de l'UA. Mais le Maroc fait bien d'être présent à ce sommet au plus haut niveau de l'Etat, puisque le roi Mohammed VI est déjà arrivé à Abidjan, plusieurs jours avant la rencontre.

Il est important de souligner que la politique du Maroc, ce n'est pas uniquement des discours et des paroles, mais ce sont des réalisations. Et le roi a inauguré hier plusieurs projets d'investissements en Côte d'Ivoire, concernant la formation, la pêche maritime, etc. Les pays africains n'ont plus la mentalité des années 60, qui reposait surtout sur des clivages idéologiques. Maintenant, ils cherchent à se développer, à sortir leurs populations de la misère et de la pauvreté. Ils sont aptes et encouragés à recevoir des investissements, et ce changement de mentalité profite au Maroc. Le royaume ne se contente pas de discours, mais il réalise des projets concrets, visibles, qui ont un impact non seulement sur les gouvernements, mais aussi sur les populations.

LIRE AUSSI: