Les imams marocains d'Europe en quête de cadre et de reconnaissance (REPORTAGE)

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IMAM BRUXELLES
Les imams marocains d'Europe en quête de cadre et de reconnaissance | Anaïs Lefébure/HuffPost Maroc
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RELIGION - Une centaine d'imams marocains officiant aux quatre coins de l'Europe se sont réunis samedi 25 novembre à Bruxelles, pour parler des défis qu'ils rencontrent au quotidien et de la nécessaire adaptation de leur discours au contexte européen. Reportage.

Il est 9h au centre de la capitale belge. Plus de 150 imams marocains venus de France, d'Espagne, d'Italie, de Belgique, d'Allemagne et de pays scandinaves se pressent au Square Brussels Meeting Center, à quelques encablures de la Grand-Place, centre névralgique et touristique de Bruxelles. Dans un froid hivernal, jeunes et moins jeunes, en costume-cravate ou qamis, ont fait le déplacement ce matin-là à l'invitation du Conseil européen des oulémas marocains (CEOM).

Cette institution, qui gère les affaires religieuses des Marocains musulmans résidant à l'étranger, rattachée au ministère marocain des Habous et Affaires islamiques, organisait une première réunion pour mettre l’accent sur le rôle des imams dans l’encadrement religieux en Europe, et la nécessité d'en faire des partenaires pour promouvoir la paix et le vivre-ensemble.

"Jeter des ponts"

"Il est aujourd'hui indispensable de jeter des ponts entre le monde musulman et européen, dans un contexte où l'on parle beaucoup du rôle de l'imam dans la société et de l'encadrement du champ religieux", explique Taher Tejkani, président du CEOM, dans l'allocution d'ouverture de ce colloque. "L'imam doit comprendre le contexte européen et ne pas donner des leçons mais trouver des solutions compatibles avec la réalité et les valeurs européennes. Il doit être un levier et une source de stabilité pour la société dans laquelle il vit, pas une source de frustration", ajoute-t-il.

Ce n'est pas la première fois que le CEOM convie les imams marocains d'Europe. Depuis des mois, des sessions de formation sur divers thèmes au profit des imams et morchidates (conseillères en religion) officiant dans des mosquées et centres culturels islamiques européens se sont tenues dans plusieurs grandes villes du continent. Mais c'est la première fois que le CEOM organise un colloque pour leur donner directement la parole. "Les imams sont toujours des objets d’étude, mais on ne les consulte presque jamais", explique au HuffPost Maroc Khalid Hajji, secrétaire général du CEOM, en marge de la rencontre. "Nous souhaitons qu’ils nous disent concrètement comment ils évaluent la situation sur le terrain, car ce sont eux les encadreurs de la communauté musulmane", rappelle-t-il.

Cet événement intervient aussi à un moment où le Maroc entend devenir un partenaire indispensable des pays européens en matière d'encadrement religieux et de lutte contre l'extrémisme. "Nous appartenons à une tradition islamique, suivant le rite sunnite malékite, qui prêche la modération et l'importance du vivre-ensemble, et nous voulons en faire profiter les autres", ajoute Khalid Hajji. "Ce savoir-faire marocain est demandé par les pays européens. Il est donc temps de rallier les imams d'Europe à l’idée d’un islam modéré, pour qu'ils soient capables de coexister paisiblement dans le contexte européen. C’est un des objectifs fondamentaux de notre initiative".

"Les imams, comme les footballeurs, les professeurs ou avocats, constituent un corps. Mais dans ce corps, il y a toujours des parasites."

"Coexistence", "vivre-ensemble" et "modération". Trois mots qui reviendront comme un leitmotiv durant toute la rencontre, mais qui peinent souvent à coller à la réalité dans les différents pays européens. "Les imams, comme les footballeurs, les professeurs ou avocats, constituent un corps. Mais dans ce corps, il y a toujours des parasites. Ils sont une petite minorité à tenir parfois un discours virulent, qui ne correspond pas aux préceptes de l’islam", admet Khalid Hajji. "Il est donc de notre devoir de tisser des liens aussi avec cette minorité pour qu’elle puisse recevoir un encadrement adéquat."

imams bruxelles

Le manque d'encadrement est en effet l'une des principales doléances exprimées ce samedi par de nombreux imams lors des débats et prises de parole. "Il faudrait institutionnaliser la fonction de l'imam, pour la rendre plus structurée et la protéger des dérives", préconise un imam. "Nous manquons de cadre légal réglementant notre rôle dans la société européenne. N'importe qui peut s'autoproclamer imam", déplore un autre. "L'imam est souvent livré à lui-même, il travaille seul, ne bénéficie pas de formation continue et n'a personne à qui se référer", regrette un troisième.

"Être imam au Maroc ou en Europe, c’est différent. Au Maroc, on a une tradition, qui gère la relation entre l’imam et la communauté. L'imam est protégé par cette tradition. Il y a une charte des valeurs qui donne une 'couleur' au rôle joué par l’imam dans le contexte marocain. Ici en Europe, il n’y a pas de tradition islamique établie. On essaie d'en construire une en interaction avec le contexte européen, mais ce n’est pas évident puisque c’est un contexte ouvert, et l’ouverture peut parfois être synonyme de dérive", nous explique Khalid Hajji.

Combler l'écart entre les imams et la jeunesse

Autre obstacle rencontré par les imams marocains d'Europe: la langue. Certains ne parlent pas ou peu la langue du pays dans lequel ils vivent, creusant un peu plus le fossé avec la communauté musulmane et la population locale. "La langue ne doit pas être un handicap mais un vecteur de communication", souligne Abdellah Boussouf, à la tête du Conseil de la communauté marocaine à l'étranger (CCME) depuis dix ans, également présent lors de la rencontre. "C'est pour cela que nous avons organisé des sessions de formations linguistiques un peu partout en Europe", ajoute-t-il. Une manière aussi pour les imams d'être capables de s'adresser plus facilement aux jeunes musulmans nés en Europe et qui ne parlent pas forcément l'arabe.

Combler l'écart entre les imams et la jeunesse fait d'ailleurs partie des nombreux écueils soulevés pendant la rencontre. Pour Naïma Amaadour, morchida dans un centre culturel islamique à Pise, en Italie, c'est même l'une des priorités pour réformer le champ religieux en Europe.

"Les jeunes de la deuxième et troisième génération d'immigrés musulmans ont été baignés dans un contexte familial où leurs parents leur disaient juste: 'ça c'est haram, ça c'est halal'. C'est la seule 'éducation' religieuse qu'ils ont reçue. Ils sont pris en étau entre ce discours simpliste et souvent rigoriste et la totale liberté qui leur est permise en dehors de chez eux", explique-t-elle au HuffPost Maroc. Selon elle, l'islam est "mal compris", même dans les familles musulmanes. "On essaie donc de faire de la sensibilisation auprès des jeunes et des familles, dans les écoles, les mosquées, les hôpitaux et même les prisons, pour qu'ils aient une vraie éducation religieuse, qui respecte les valeurs européennes".

"Aujourd'hui, Internet remplace l'imam. Les jeunes consultent d'abord 'cheikh Google'!"

À l'ère du tout numérique, les jeunes musulmans issus de la génération Y, qui se posent parfois des questions sur la religion, n'ont souvent que Google comme interlocuteur. Avec tous les risques que pose la diffusion de fake news et de vidéos incitant à l'extrémisme religieux. "Aujourd'hui, Internet remplace l'imam. Les jeunes consultent d'abord 'cheikh Google'!" plaisante un imam. Un autre souligne le manque d'outils adéquats mis à disposition des imams pour répondre à certaines questions posées par les jeunes musulmans: "Nous ne sommes pas outillés pour répondre aux questions que se posent les jeunes en Europe. Il nous faudrait un référentiel".

imams bruxelles ceom

"Il est vrai que l'on vit dans un monde accéléré où l’information circule à une vitesse vertigineuse, qui nous fait perdre parfois le sens de la réalité. Les imams aussi font face aux défis de cette culture numérique nouvelle", relève Khalid Hajji. "On doit les sensibiliser à ce genre de questions posées dans le contexte européen, et les aider à y apporter des réponses afin d'assurer un encadrement spirituel, surtout à la jeunesse", estime-t-il, "pour combattre ainsi l'ignorance, qui mène bien souvent à la haine et à la violence".

"Une infime minorité de notre jeunesse a malheureusement participé à des actes terroristes, mais ces actes n'ont aucun lien avec l'islam", rappelle Abdellah Boussouf, exhortant les imams à se constituer comme "rempart" contre l'extrémisme. "Si le terrorisme a pu disloquer des pays comme la Syrie, l'Irak ou la Libye, vous êtes, en Europe, un rempart contre l'obscurantisme et devez faire face à ceux qui appellent à la violence, à la haine et à l'exclusion. Par votre expérience en Europe, vous êtes appelés à contribuer au sursaut qualitatif de l'islam", préconise le président du CCME. "Notre rôle est d'enraciner un islam compatible avec les valeurs européennes et la liberté religieuse".

Pour Mohamed El Mahdi Krabch, imam et juriste dans le sud-est de la France, l'un des défis pour les imams d'Europe est ainsi de contribuer à construire un modèle de pratique musulmane "qui ne soit pas rétrograde". "Notre objectif, c’est de construire un islam qui compose avec la mentalité et la culture européenne, qui respecte la pluralité, la laïcité et les valeurs qui sont universelles et humanistes, comme la fraternité, la liberté et l’égalité", confie-t-il au HuffPost Maroc. "C’est une tâche très difficile, qui demande beaucoup de persévérance et d’effort, mais c'est très important pour les générations futures de confession musulmane".

"Nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes des citoyens"

À l’heure où l’islamophobie gagne du terrain en Europe et où les imams sont régulièrement pointés du doigt, accusés de délivrer des messages de haine, l’organisation de ce colloque était également une manière pour eux de barrer la route aux idées reçues et de faire entendre un discours plus progressiste. "On souhaite donner aux imams le sentiment qu’ils sont des partenaires, pas seulement la source de dérapages et de dérives, et qu’ils peuvent contribuer à réorienter la jeunesse et à bien encadrer l’islam en Europe", explique Khalid Hajji.

"Nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes des citoyens et nous devons être reconnus comme tels. Nous avons des droits mais aussi des devoirs, qui incombent à tous les musulmans d'Europe", indique au HuffPost Maroc un imam officiant à Madrid. "Nous devons montrer que l’islam est une religion de paix, que nous sommes tous des frères sur la terre. Nous respirons le même air. Quand le soleil se lève, il ne se lève pas seulement sur les musulmans. C’est vrai qu’il y a différentes religions, moi je vais à la mosquée, mon ami Jacques va à l’église, mais nous sommes tous des citoyens!", lance-t-il.

Cette rencontre, organisée sous les auspices de Ján Figel, nommé en mai 2016 par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en tant que premier envoyé spécial pour la promotion de la liberté de religion et de conviction en dehors de l’Union européenne, sera suivie d’autres rencontres organisées par le CEOM en partenariat avec les institutions européennes, sous la forme d’ateliers cette fois-ci. Ceux-ci permettront d’aborder, avec les imams, les différents défis et questions de société spécifiques au contexte européen.

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