Le patrimoine culturel de la Tunisie menacé par le retour des jihadistes des zones de conflit, selon le Middle East Institute

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ANTIQUITY TUNISIA
Roman ruins into the archeological site of Sbeitla, Tunisia. | Giulia Rossi Ferrini via Getty Images
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Le pillage et le trafic d'antiquités au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont atteint des niveaux sans précédent depuis la montée de Daech, a souligné un article paru le 9 novembre 2017 dans le Middle East Institute. Ce phénomène qui gangrène l’ensemble de ces pays est devenu le nouveau terrain de jeu des groupes djihadistes qui ont saisi l’opportunité du chaos pour financer leurs activités.

En effet, les sites archéologiques séduisent les jihadistes de Daech qui ont pris la main sur un grand nombre de territoires archéologiquement riche, explique l'article. Des antiquités ont été trouvées dans les bastions de l'État islamique en Syrie, en Irak et même en Libye, ajoute la même la source en précisant que ces derniers pillent et vendent des artefacts mobiles, et détruisent les oeuvres difficiles à déplacer comme ça a été le cas à Palmyre en Syrie.

Toutefois, une découverte faite en 2015 par les forces spéciales américaines en Syrie après l'attaque du bastion terroriste dirigé par le Tunisien Fathi Ben Awn Ben Jildi Murad al-Tunisi a relevé une autre réalité. La pratique du pillage est minutieusement organisée. "Le complexe d'Abu Sayyaf a non seulement permis de retrouver des antiquités pillées, mais aussi un trésor de documents, de permis, de reçus et de fichiers informatiques révélant comment l'État Islamique avait fait du trafic d'antiquités une partie de son infrastructure institutionnelle," note l'article.

Comment ce "terrorisme culturel" s'est-il développé?

Pour revenir sur les dessous de ce phénomène, les auteurs de l'article à savoir Amr Al Azm, professeur agrégé d'histoire et d'anthropologie au Moyen-Orient à la Shawnee State University, en Ohio, et Katie A. Paul, directrice de recherche à l'organisation "The Antiquities Coalition", ont choisi de prendre la Tunisie comme référence. "Pour comprendre cela, nous devons suivre l'arrière-plan des combattants, en commençant par le plus grand exportateur des jihadistes à Daech: la Tunisie".

Considérée comme le berceau du Printemps arabe, la Tunisie cache un autre visage qui se traduit par la destruction délibérée et généralisée de sites culturels et religieux par des salafistes et d'autres extrémistes islamiques radicaux présents dans tout le pays.

L'article a passé en revue les incidents "du terrorisme culturel" commis durant ces dernières années. "Rien qu'en janvier 2013, les salafistes radicaux ont ciblé au moins six sites du patrimoine culturel à travers la Tunisie. Parmi les sites attaqués figurait le célèbre mausolée de Sidi Bou Saïd..." rappelle-t-il.

Ces actes de barbarie sont, selon les auteurs, une propagande salafiste pour attirer l'attention et signaler leur présence: "Cela a permis à ces salafistes d'établir leurs références radicales et de faire connaître leur présence à travers la propagande et la publicité générées par ces actions".

La Tunisie en ligne de mire?

Selon l'article, "les extrémistes salafistes, longtemps sous le contrôle strict du régime de Ben Ali, avaient auparavant fui vers des pays comme l' Afghanistan (où les talibans ont détruit le Bouddha de Bamiyan en 2001), l'Irak et la Libye. Dans ces pays, les salafistes tunisiens se sont radicalisés puis ont refait surface après la chute du régime pour saisir l'occasion d'exercer leur extrémisme sans contrôle gouvernemental ni répression".

Depuis le début du printemps arabe en 2011 jusqu'au début de 2014, les extrémistes salafistes auraient détruit plus de deux douzaines de sites du patrimoine culturel en Tunisie. Un pic a été, d'ailleurs, observé à la fin de l'hiver et au printemps 2013, précise l'article.

La Tunisie a été confrontée au ciblage généralisé du patrimoine bien avant que cette tactique de destruction culturelle ne devienne la "marque d'atrocité" de Daech sur le territoire contrôlé par le califat autoproclamé.

Le commerce des antiquités illicites en Tunisie a également prospéré dans l'instabilité qui a suivi le printemps arabe, révèle l'article.
"En 2013 (...) une statue de marbre du 5e siècle avant notre ère a été volée au Musée Archéologique de Carthage. Elle a été récupérée en 2015 et le suspect a été arrêté. En mars de cette année, les autorités tunisiennes ont déjoué une tentative de vendre en contrebande une Torah hébraïque du XVe siècle.

Dans ce contexte, les responsables tunisiens ont décidé d'agir et ont souligné au début de l'année leurs préoccupations "concernant le lien entre le trafic d'antiquités et le terrorisme" ajoute l'article.

La Tunisie, plaque tournante du trafic d'antiquités?

Ainsi, à la suite d'une répression majeure menée par le gouvernement tunisien, beaucoup d'extrémistes ont de nouveau fui le pays pour se réfugier dans d'autres lieux "là où ils peuvent plus facilement prospérer dans le vide sécuritaire causé par une instabilité ou un conflit grave. Et leur choix est tombé sur l'Irak et la Syrie", indique l'article.

Vu son placement stratégique à la portée de l'Europe, la Tunisie est l'un des plus grands marchés d'art et d'antiquités au monde, et ses frontières communes avec l'Algérie et la Libye en font une route privilégiée pour le trafic en Afrique du Nord, annonce l'article.

La Tunisie joue un rôle clé dans ce trafic en étant une plaque tournante reliant l'orient et l'occident: "Le rôle de la Tunisie en tant qu'autoroute du trafic est si important que les marchandises de contrebande représentent environ la moitié du commerce bilatéral de la Tunisie avec la Libye, selon la Banque mondiale. La Libye a son propre problème de trafic d'antiquités et fait actuellement face à une insurrection terroriste, un point qui ne peut que servir à alimenter le pipeline de matériel culturel sortant de l'Afrique du Nord à travers la Tunisie."

Le retour des jihadistes menace encore plus le patrimoine culturel de la Tunisie

Le trafic d'antiquités sera amplifié avec le retour des combattants de Daech, avertit l'article. "Un risque encore plus grand pour le patrimoine culturel de la Tunisie et de ses voisins" note-t-il en appelant les autorités tunisiennes à "agir vite". Il a souligné la nécessité de se coordonner avec les intervenants régionaux et internationaux afin de suivre la vague imminente de combattants de Daech et leur couper court toute source de financement.

De même, il appelle l'Europe et les États-Unis à être prêts à agir car leurs marchés alimentent un commerce qui contribue au cycle d'instabilité actuel qui touche la région MENA.

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