Femmes battues, la DASS est en train d'apprendre à vous écouter

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ALGERIA COSPE
Andrea Faenza/Cospe
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Parce qu’il est extrêmement difficile pour une femme battue par son mari ou victime d’autres types de violences de se rendre au commissariat de police ou à la gendarmerie pour porter plainte, d’autres lieux ont été créés par les services d’action sociale depuis 2012 en Algérie.

Dans le jargon des spécialistes et des bureaucrates, cela s’appelle une “cellule d’écoute”.

Une cellule d’écoute ce sont généralement deux ou trois femmes qui sont psychologues ou juristes de formation, qui sont aussi des fonctionnaires, et qui ont été désignées par l’administration de l’action sociale et de la solidarité pour s’occuper exclusivement des femmes victimes de violences. C’est sous l’impulsion de la branche femmes des Nations Unies “ONU Femmes” que ces “cellules d’écoute” ont été créées.

Théoriquement, ces lieux et ce personnel spécialisé sont là pour créer les conditions inexistantes dans les commissariats de police, les gendarmeries ou les hôpitaux pour accueillir de manière bienveillante les femmes et les aider de manière efficace.

Pratiquement, la réalité est bien plus complexe.

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Le professeur Brahim Benmoussa est le sociologue qui a dirigé et coordonné plusieurs cycles de formation en direction des fonctionnaires des DASS de trente-deux wilayas du pays qui s’occupent de femmes victimes de violences et que les experts appellent les “écoutantes”.

Souvent, explique Brahim Benmoussa, le lieu de l’écoute est inexistant: les psychologues et juristes des cellules d’écoute se plaignent de n’avoir pas même un bureau spécialement dédié à cet effet. Ainsi, les “écoutantes” sont incapables de s’isoler dans un bureau seules avec les femmes qui viennent chercher de l’aide, qui ont besoin de parler des choses terribles qu’elles ont subies, qui ont besoin de surmonter la peur, la honte et la douleur.

Même si c’est rare (dans 11% des cas) il arrive que les “écoutantes” ne soient pas des femmes mais des hommes, ce qui peut sembler aberrant mais qui renseigne sur l’état d’esprit des bureaucrates qui ont choisi de les désigner à ces postes.

Pour se rendre compte de l’immensité de la tache à accomplir sur le terrain des violences que subissent les Algériennes, il suffit de s’intéresser aux programmes de formation destinés aux “écoutantes” des DASS.

“Il a fallu commencer par la base, à savoir expliquer la théorie du genre”, dit Brahim Benmoussa dans un sourire bienveillant. Ce qui revient à dire que les femmes qui participaient à cette formation avaient besoin de commencer par changer la perception même qu’elles avaient des victimes qui s’adressaient à elles.

Elles avaient besoin de cesser d’appréhender les femmes qui appellent à l’aide comme des cas individuels de victimes de circonstances particulières et comprendre que c’est fondamentalement parce qu’elles sont femmes que ces épouses, ces soeurs, mères ou filles - car le plus souvent la violence se passe dans le cercle infernal de la famille - subissent la violence des hommes.

C’est là un pas immense à franchir, souligne le sociologue, car cela permet ensuite d’aborder le principe de “neutralité” et de “neutralité bienveillante” qu’il faut inculquer aux “écoutantes”.

Difficile à croire, mais enseigner le principe de “neutralité bienveillante” veut dire qu’il a fallu expliquer aux participantes de ne jamais se mettre du côté de l’agresseur. La formation qui a été dispensée aux “écoutantes” des cellules de la DASS visait ainsi à leur apporter des outils théoriques pour les aider dans un travail qu’elles accomplissent dans des circonstances difficiles.

Une fois ces principes de base en place, les participantes ont ensuite appris comment faire “l’accompagnement juridique” mais aussi comment créer des réseaux dans leur ville avec des avocates qui se spécialisent dans les questions de violences contre les femmes mais aussi avec les policiers, les gendarmes, le personnel des hôpitaux.

En dépit des conditions indigentes dans lesquelles ces femmes tentent de remplir leur mission, celles qui ont participé pendant six mois en 2016 et 2017 à ces sessions se sont montrées extrêmement motivées:

“Je me souviens, au coeur de l’hiver dernier, il y a eu de grosses intempéries qui m’avaient fait penser à annuler des sessions qui devaient se tenir à l’Est du pays… Heureusement que je n’avais pas annulé, les participantes étaient toutes présentes et enthousiastes, elles avaient affronté les intempéries dans des régions où l’hiver est très rude comme Oum el Bouaghi et Batna et sont venues”, se souvient Brahim Benmoussa qui ne semble pas du tout désespérer face à l’ampleur de la tâche.

Pour lui, la seule manière de combattre efficacement la violence des hommes contre les femmes dans notre pays est de prendre le temps: “pour former une bonne écoutante, il faut du temps”, dit-il simplement, “cette formation ne peut pas donner des fruits immédiatement”.

Et en effet, il se trouve des “cellules d’écoute”, comme celle de la wilaya de Tindouf par exemple, où aucune femme victime de violence ne s’est jamais présentée à ce jour.

Badra Tires, la psychologue qui se charge de l’écoute dans la DASS de Tindouf ne veut pas trop s’avancer pour expliquer cela:

“Je n’ai jamais eu à traiter de femmes victimes de violence, dit-elle, elles ne viennent pas nous voir, peut-être parce que c’est encore tabou ici, peut-être parce que toutes les familles se connaissent, qu’il y a la honte ou peut-être qu’elles réussissent à résoudre leurs problèmes dans leurs couples”.

En réalité, on découvre très vite en discutant avec d’autres “écoutantes”, que souvent les femmes battues qui finissent par franchir la porte de la DASS à la recherche d’aide sont des femmes qui “viennent d’une autre wilaya”.

Ghania Benothmane qui est une juriste de formation et assistante sociale à la DASS de Blida, explique par exemple, que la grande majorité des femmes qui viennent la voir “ont quitté leur ville et ont fait le trajet pour venir de loin, le plus souvent des wilayas du Sud ou de l’Est”.

Ghania Benothmane dit aussi que, souvent, ces femmes qui sont victimes de toutes sortes de violences, psychologiques, physiques, sexuelles, morales “sont totalement incapables de régler seules les problèmes qu’elles affrontent, d’où l’importance de trouver un lieu où elles peuvent recevoir de l’aide”.

Cette femme qui reçoit près d’une dizaine de cas de femmes brutalisées par semaine dit avoir grandement bénéficié des théories et enseignements dispensés aux “écoutantes” de tout le pays.

Comme celles qui ont accouru de l’est du pays, en dépit du vent et de la neige, elles sont la preuve de la nécessité de créer des circuits autres que la police et les hôpitaux où les femmes brutalisées peuvent demander de l’aide. Elles ont l’espoir que, en dépit du spectacle général extrêmement déprimant, leur travail de longue haleine portera ses fruits.

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