L'année où j'ai habité en dessous d'une femme battue

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Il y a des hontes qui naissent en nous, grandissent et finissent par ne plus nous quitter.

Il y a huit ans, j’ai habité pendant une année au centre-ville d’Alger dans un appartement de l’avant-dernier étage.

Je me souviens encore du bruit.

Ma voisine était battue par son mari, elle l’était presque tous les dix ou vingt jours. Lorsque ce n’était pas elle qui recevait les coups, c’étaient l’une de ses deux filles ou, souvent, l’une et puis l’autre à tour de rôle.

Ma voisine avait trois enfants, un jeune homme d’environ 24 ans qui ne semblait pas avoir d’autre occupation que de se pavaner toute la journée dans le quartier avec des chiens d’attaque, bergers allemands ou pitbulls. Elle avait aussi deux jeunes filles qui n’avaient pas plus de 19 ou 20 ans.

Le père de famille était caricatural. Il était d’une laideur exemplaire: un petit visage chafouin aux yeux rétrécis surmontant un corps gras et repoussant qu’il avait du mal à faire monter les escaliers. Lui non plus ne semblait pas avoir d’occupation principale, il aimait se tenir non loin de l’entrée de l’immeuble à longueur de journée. En grande conversation avec d’autres voisins ou silencieux à épier les mouvements des passants.

Je me souviens qu’il m’était tellement pénible de le croiser que j’essayais toujours de le repérer de loin, à l’avance, pour me donner le temps d’une préparation mentale avant de passer devant lui, croiser son regard. Faire comme si je ne savais pas en somme.

Les deux jeunes filles babillaient souvent en montant ou en descendant les escaliers, elle se racontaient des histoires puis s’esclaffaient, se tordaient de rire. Elles étaient étudiantes, elles s’habillaient à la mode faussement négligée qu’aiment les adolescentes, elles avaient toutes les deux de très beaux longs cheveux noirs, de grands yeux marrons et curieux.

A les voir en pleins conciliabules hilares dans les escaliers de l’immeuble, il était difficile d’imaginer que c’étaient elles qui en prenaient plein la gueule au-dessus de nos têtes, la nuit venue. Mais il arrivait aussi que l’une d’elle apparaisse avec un bandage ou une attelle.

Leur mère était une femme très belle, encore à l’aube de ses quarante ans. Elle avait des cheveux toujours très bien coiffés, comme si elle ne sortait pas de son appartement le matin mais de chez la coiffeuse. Elle sentait bon, toujours joliment maquillée, elle marchait avec grâce et elle ne parlait pas beaucoup, polie, souriante mais réservée. Elle avait une classe inée que beaucoup autour d’elle devaient lui envier. Elle était aussi la seule dans cette famille à se rendre à un travail. Elle partait tôt le matin et revenait en fin de journée chargée de courses.

Je n’oublierai jamais cette femme et je vivrai toujours avec la honte de n’avoir pas pu la secourir.

Les coups arrivaient la nuit, soudainement. Des corps cognés contre les murs ou le parterre. On entendait distinctement les coups de poings. C’était effroyable de pouvoir entendre de l’appartement du dessous jusqu’au bruit que font les coups de poing reçus dans le corps de ces trois femmes.

On entendait la course à la recherche d’un abri, les portes qui claquaient et les meubles qui se fracassaient. On entendait les cris des jeunes filles mais jamais on n’entendait la voix de leur mère. Elle recevait les coups sans jamais crier.

Il m’est arrivé de sortir en courant de chez moi, de monter les marches à toute vitesse pour aller frapper, croyais-je, à leur porte.

A chaque fois, je me suis arrêtée net devant leur porte sans pouvoir aller jusqu’au bout de mon intention. Paralysée. Lâche et coupable de non-assistance à personne en train de se faire brutaliser. La honte que j’en ressentais à cette époque a été démultipliée avec le temps.

De vivre en dessous de cet enfer était insupportable. Un jour de grande lâcheté, j’ai remis à l’une des jeunes filles des numéros de téléphone d’amies avocates et assistantes sociales.

Je n’ai jamais osé faire plus. Je me souviens encore de la honte qui me submergeait à chaque fois que je voulais parler à ma voisine. La peur de commettre l’irréparable.

L’extrême brutalité qui se pratiquait dans ce foyer avait jeté une sorte de filet dans lequel nous nous débattions tous: nous étions devenus liés par des liens forts et invisibles, pas seulement voisins, mais dans une sorte de communauté de la honte. La terrible honte ressentie par les femmes frappées, la honte que doit certainement ressentir le butor qui les bat et la honte de ceux, comme moi, qui sont les témoins de cette violence.

Parler de ma honte et de ma lâcheté, voilà donc ma contribution de journaliste à la campagne mondiale autour des violences qui pleuvent sur les femmes de par la planète en général et notre beau pays en particulier.

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