5 questions pour comprendre les affrontements à Casablanca entre riverains et migrants subsahariens

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OULED ZIANE
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SOCIÉTÉ - Ce sont des images impressionnantes qui sont relayées depuis hier soir par les médias et les réseaux sociaux. Vendredi soir à Casablanca, des affrontements et des jets de pierres ont opposé les riverains du quartier Derb El Kebir, près de la gare routière Ouled Ziane, à des migrants subsahariens installés dans un jardin public à proximité du Boulevard de la Croix, comme le montrent ces images et témoignages diffusés par nos confrères du site Yabiladi.

"Les forces publiques se sont empressées d'intervenir pour rétablir la sécurité et disperser les affrontements qui ont engendré l'incendie de déchets et de bennes à ordures, précisant qu'aucun blessé n'est à signaler", rapportait pour sa part hier soir la MAP, citant les autorités locales de la préfecture d'Al Fida-Mers Sultan.

Une "déception" pour Mehdi Alioua, sociologue et président du Gadem, Groupe antiraciste de défense et d'accompagnement des étrangers et migrants, qui évoque des incidents concomitants à un calendrier particulier, citant la récente annonce de 25.600 dossiers déposés dans le cadre de la campagne de régularisation des migrants, mais aussi la triste actualité en Libye, et le sommet UA-UE qui se tiendra à Abidjan les 29 et 30 novembre prochain. Craignant une stigmatisation des migrants en cours de régularisation au Maroc, le sociologue regrette la politique de fermeture des frontières et soutient mordicus la liberté de circulation. "Les gens qui veulent circuler librement se heurtent à ces frontières. Comme des oiseaux qui se fracassent contre des vitres, nous sommes sensés les récupérer et les soigner", dit-il au HuffPost Maroc. Explications.

HuffPost Maroc: Les affrontements qui se sont déroulés hier soir à proximité du camp de migrants à Ouled Ziane, à Casablanca, étaient-ils prévisibles?

Mehdi Alioua: Oui, c'était prévisible pour la simple et bonne raison qu'en expulsant contre leur gré les migrants des frontières du nord du Maroc, on ratisse les forêts, on les enferme, on détruit parfois leurs affaires, on les met dans des bus et on finit par les répartir sur le territoire national, plus au sud, dans les villes. Or ce sont des gens qui sont arrivés au Maroc pour une seule raison: essayer de passer en Europe. Ils ont peu de moyens et une grande partie, si ce n'est la majorité, ne veut pas de régularisation mais n'a qu'un objectif: passer en Europe.

Quand ils arrivent dans les villes, ils reproduisent exactement le même schéma que dans les frontières nord, ce qui donne lieu à des campements, des sortes de mini Sangatte dans les grandes villes marocaines. On ne peut pas arriver avec un bus de 200 personnes et les lâcher dans un quartier où, par ailleurs, les gens ne sont pas favorisés. Obligatoirement, cela va créer des tensions avec les riverains.

Parmi les témoignages relayés hier soir, deux discours prévalent. "Nous ne sommes pas racistes", se défendent les Marocains, tandis que les migrants affirment n'être que de passage au Maroc, en attendant l'Europe. Que vous inspire ce dialogue de sourds?

L'idée qu'on ne peut pas porter atteinte à la liberté de circulation, qui est un droit fondamental. L'article 13 de la déclaration universelle des droits de l'homme, alinéa b est clair sur ce point: "Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays". Et si ce droit existe depuis 1948, et a toujours été renforcé par tout un ensemble de législations nationales et de droit international, au fil des décennies et jusqu'en 2017, c'est parce qu'on sait qu'en menant des opérations de police et de sécurité pour contrôler cette circulation, on crée en réalité des désordres. C'est donc bien un dialogue de sourds, car le Maroc veut faire deux choses à la fois: intégrer les migrants, et c'est tout à son honneur, tout en surveillant les frontières de l'Europe.

Un problème insoluble, selon vous?

Absolument. Les personnes que l'on essaie d'intégrer le sont déjà partiellement: elles vivent parmi nous, ont un logement, ont réussi à négocier leur place, à gagner la confiance des Marocains. Sinon, ça fait longtemps qu'il y aurait des violences inouïes dans tous les quartiers, ce qui n'est pas le cas. Les migrants dont je parle sont des gens qui se sont impliqués dans la campagne de régularisation, contrairement à ceux que l'on a pu voir à la gare de Ouled Ziane. Ces derniers sont arrivés depuis très peu de temps au Maroc, ils ne sont pas intéressés par rester ici et ne cherchent qu'à survivre le temps de, par je ne sais quel miracle, trouver le moyen de passer en Europe.

Quels sont les objectifs du Gadem à la lumière des récents événements?

On ne pourra pas convaincre des gens qui n'ont rien, qui fuient la misère ou la guerre, de ne pas essayer de passer les grillages. On a essayé, ça ne marche pas. Il faut bien comprendre que ce ne sont pas les mêmes personnes qui demandent leur régularisation, et ces incidents risquent de rejaillir négativement sur ceux qui veulent vivre au Maroc.

Nous voulons nous concentrer sur les quelques dizaines de milliers de personnes qui veulent rester chez nous, ils ne sont pas si nombreux que ça. Nous souhaitons qu'il y ait un meilleur accompagnement de la politique d'intégration, en y associant des gens de terrain. Dans les quartiers à Rabat, Casablanca, les habitants et les migrants vivent ensemble. Même si ce n'est pas l'entente la plus formidable au monde, cela fonctionne, notamment grâce à la présence de figures médiatrices qui permettent cette cohabitation.

Quelles sont les erreurs de gestion de crise que vous avez pu relever suite aux incidents d'hier soir?

La crise a bien été gérée hier. Certes, les images paraissent au début impressionnantes et les esprits se sont un peu échauffés, quelques pierres et insultes ont fusé. Mais grosso modo, il n'y a pas eu de drame, les citoyens qui étaient là sont responsables, et les policiers ont guidé les gens pour les protéger.

Mais si les autorités ont bien géré la crise hier soir, ils l'ont en revanche laissée arriver. Ils auraient dû trouver une solution en amont. Si le Maroc n'a pas les moyens de construire des centres et de donner du travail à tout le monde, il n'a pas à faire le gendarme de l'Europe, cela n'a pas de sens. On n'arrive pas à empêcher les gens à rentrer chez nous, et on veut à présent les empêcher de sortir de notre territoire, c'est complètement schizophrène.

Migrants, autorités, population locale, ONG... Comment concilier aujourd'hui ces différentes parties?

Premièrement, il faut penser les choses différemment. L'intégration sans circulation ne fonctionne pas. Cela ne fonctionne nulle part dans le monde. Les sociologues ont prouvé qu'en France par exemple, les personnes qui se sont bien intégrées, voire qui ont fini par s'y assimiler, sont des personnes qui ont pu circuler, qui ont pu sortir des quartiers, changer de ville, voire de pays au sein de l'Union européenne, qui ont pu profiter de Schengen. La liberté de circulation favorise l'intégration. Très concrètement, cela permet par exemple aux gens de faire du business entre deux espaces qu'ils connaissent, qu'ils maîtrisent, de créer leur propre richesse. Et ça profite à tout le monde. À l'inverse, un manque de liberté de circulation enferme les gens dans des ghettos. La seule solution, puisque les Européens ne veulent pas créer de corridor humanitaire, est d'arrêter de surveiller les frontières de l'Europe et de mieux penser la liberté de circulation à l'intérieur du continent, au moins dans la zone CEDEAO.

Deuxièmement, le paradigme que je défends aux côtés de nombreux chercheurs est que la liberté de circulation favorisera l'intégration et la paix sociale. Il faut créer un comité ou un observatoire à l'intégration, afin que tout le monde puisse discuter ensemble: ONG, migrants, autorités gouvernementales, police... Il est urgent de dénouer le problème avant qu'il n'explose.

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