Pourquoi la culture en Tunisie est perçue comme un "luxe"? Chokri Mabkhout et le FTDES y répondent

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TUNISIA CULTURE
Tunisian director Mohamed Ben Attia poses during a photo shoot at a movie theatre in Tunis on January 29, 2016. Ben Attia's film 'Inhebbek Hedi' (I love you Hedi), a love story set against the aftermath of Tunisia's watershed revolution, will kick off the competition at the Berlin film festival on February 12, 2016 as the first Arab contender in two decades. / AFP / FETHI BELAID / TO GO WITH AFP STORY BY GUILLAUME KLEIN (Photo credit should read FETHI BELAID/AFP/Getty Images) | FETHI BELAID via Getty Images
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"De la pauvreté économique à l’indigence culturelle" est l'intitulé du rapport de l'écrivain et ancien Président de l’Université de la Manouba, Chokri Mabkhout sur les droits culturels en Tunisie, sept ans après la révolution. Ce rapport s'intègre dans un rapport général du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) sur l'état des lieux de l'avancement des droits en Tunisie après la révolution.

L'écrivain déplore, tout d'abord, l'idée qui perdure consistant à considérer les droits culturels comme une question "quasi-individuelle et une sorte de luxe", secondaire par rapport aux droits économiques et sociaux toujours perçus comme plus urgents.

Or "les droits culturels constituent le socle qui permet aux individus de s’approprier les ressources et les compétences, nécessaires à l’acquisition des autres droits", insiste-t-il.

"La pauvreté culturelle" en Tunisie

Pour Mabkhout, les signes de la pauvreté culturelle sont "la faiblesse à l’accès de tous les citoyens aux différentes ressources culturelles et à leur participation active à ces ressources de manière à impacter la construction de l’identité de l’individu". Elle est "consubstantielle" à la pauvreté économique et à la privation des différents droits sociaux.

Au niveau politique, l'écrivain pointe de doigt la marginalisation de la question culturelle dans les programmes des partis et dans les politiques publiques en général, notamment au niveau du ministère de l'Éducation. Le résultat: une concentration et un accaparement de la question par le seul ministère de la Culture.

Cette situation a empiré, selon l'écrivain, par la privatisation de nombreuses institutions culturelles depuis la fin des années 80, en citant l'exemple de la privatisation de la Maison tunisienne d’édition, la Société tunisienne de diffusion et la SATPEC, et ce, sous "la pression d’opérateurs privés et des bailleurs de fonds internationaux et leur politique de libéralisme sauvage - poussant les gouvernements à renoncer à leurs missions sociales - le projet culturel tunisien a été fortement déstabilisé", dénonce-t-il.

Il prend l'exemple de la politique de la lecture publique; "sous prétexte de manque de moyens financiers, entraînant, dans la plupart des cas, l’arrêt de la restauration des bâtiments, du recrutement d’employés spécialisés et de l’acquisition de matériel bureautique, de livres et d’équipements. Sans parler de modernisation conformément aux exigences des mutations technologiques considérables de l’humanité (...)".

Qu'en-est-il du rôle du privé?

La privatisation ne s'est pas accompagnée par une émergence notable d'acteurs privés dans le domaine culturel, note Mabkhout.
"On peut certes rencontrer certains mécènes privés de l’art et de la littérature (les arts plastiques essentiellement), personnes physiques ou morales (les Assurances COMAR ou la Banque de Tunisie, par exemple); mais ce mécénat est généralement de circonstance et non pas une politique constante", déplore-t-il.

Quant au rôle de l'État, il y note une absence de politique culturelle et de stratégies nationales sectorielles échelonnées entre les différents ministères ainsi q'une confusion périlleuse chez les responsables entre loisirs, sport et culture.

Au final, cela engendre une scène culturelle minée par des considérations autres que la création en elle-même et dépendante du ministère de la Culture: "Le plus grand handicap qu’avancent la plupart du temps les opérateurs culturels (éditeurs, producteurs de films, musiciens, plasticiens, dramaturges et autres), c’est le handicap matériel (...)."

Chokri Mabkhout alerte quant aux dangers qui planent en l'absence d'une stratégie culturelle avec une Tunisie fractionnée en deux: "la haine culturelle de soi chez des catégories de Tunisiens fascinés par la culture consumériste, non critique" et de l'autre côté la "soumission d’une partie de nos jeunes à l’offre d’utopie meurtrière des mouvements violents et terroristes". Et de conclure que ces deux offres n’ont rien à voir avec la finalité dernière de tous les droits culturels, voire de tous les droits: la dignité humaine".

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