"Les jeunes au Maroc n'utilisent pas les médias de manière avertie" (Entretien)

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MÉDIAS - L'information peut aujourd'hui aussi bien provenir d'une chaîne de télévision, que d'une page Facebook. Entre télé, radio, presse écrite, presse électronique mais aussi vidéos sur Youtube et réseaux sociaux, le citoyen et consommateur d'infos ne sait plus où donner de la tête, et peut tomber dans le piège de la désinformation. Les jeunes, moins armés contre ce flux d'informations, peuvent être plus vulnérables face aux médias. C'est là une problématique clé du Forum "Jeunes, médias et citoyenneté active", organisé par l'UNESCO dans le cadre du programme Net Med Youth, et tenu le 22 novembre à l'Institut Supérieur de l’Information et de la Communication (ISIC) à Rabat, une des activités phares de la sixième édition de la Semaine internationale de l'éducation et de l'information (EMI), qui a lieu du 20 au 26 novembre.

La cérémonie officielle de lancement de la Semaine EMI s'est déroulée ce matin en présence notamment de Mustapha El Khalfi, Porte parole du gouvernement, Amina Lemrini Elouahabi, Présidente de la HACA, Mohamed Ghazali, Secrétaire général du Ministère de la communication, ou encore Guy Berger, Directeur de la division "Liberté d'expression et développement des médias" à l'UNESCO.

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Différents journalistes, experts, associations, professeurs, ou même youtubeurs et militants tenteront de répondre à plusieurs questions reliées à l'éducation des jeunes marocains aux médias et à l'information, comme le cyber-activisme, le journalisme citoyen, ou encore la violence en ligne... Pour mieux comprendre l'enjeu de la sensibilisation des jeunes aux médias et à l'information, Zoubida Mseffer, coordinatrice du programme Net Med Youth auprès de l'UNESCO, répond à nos questions.

HuffPost Maroc: La Semaine internationale de l'éducation et de l'information en est à sa 6e édition... Comment le rapport des jeunes aux médias a-t-il évolué ces dernières années?

Zoubida Mseffer: Il y a une évolution certaine au Maroc comparé à d’autres pays de la région. La jeunesse marocaine aujourd’hui est une jeunesse connectée. Elle consomme beaucoup de médias: si ce n'est pas la télévision ou s’il n’y a pas d’Internet fixe à la maison, les jeunes ont accès à Internet sur leurs smartphones. C’est la première source d’information et d’échanges qu’ils ont. Les jeunes font un usage des médias et des réseaux sociaux davantage dans une optique de divertissement, d’échange de données mais pas suffisamment pour s’informer ou apprendre.

En plus du forum, quelles sont les autres actions menées par Net Med Youth pour sensibiliser les jeunes aux médias?

Le forum intervient à la fin de la première phase du projet Net Med Youth, et nous allons en profiter pour présenter ce que nous avons accompli tout au long de l’année. Nous avons formé cinq associations marocaines à la méthode de monitoring que nous avons développée pour observer la place des jeunes dans les médias, dont la radio e-Jossour du Forum des alternatives Maroc et l’institut Prometheus.

Nous avons également créé l’exposition "Tsawar M3aya", qui fait le tour des lycées et collèges dans six villes différentes du royaume pour parler aux élèves de la liberté d’expression, du dessin de presse, de la caricature.

Aujourd’hui, nous sommes en train de produire un guide pour apprendre à gérer les discours de haine et de violence sur internet, ce qui permettra par la suite de donner des formations dans les associations et les maisons de jeunes, avec d’autres activités d’encadrement de jeunes pour répondre à plusieurs questions notamment comment déceler un contenu violent sur le web et comment se prémunir du harcèlement en ligne… On en présentera d’ailleurs quelques parties lors du forum, avant sa sortie cette année.

Quelle place est aujourd'hui accordée aux jeunes dans les médias marocains?

Nous avons fait une petite expérience pour montrer l’état de leur présence dans les médias. Nous nous sommes basés sur la méthode du monitoring en surveillant pendant un mois deux radios et deux chaînes de télévision nationales. Nous avons développé une grille d’information, avec des critères précis, et nous avons enregistré les programmes de ces médias-là lors de tranches horaires choisies. À partir des données collectées, nous avons remarqué que les jeunes de 24 à 35 ans sont assez présents dans les médias, notamment en tant que professionnels, mais ça ne veut pas pour autant dire que les questions de jeunesse sont prises en compte en termes de contenu.

Les programmes jeunesse sont souvent liés à des programmes de divertissement, des programmes sportifs, et pas tellement à des programmes qui ont une dimension éducative ou qui visent à valoriser l’apport potentiel de la jeunesse dans le développement social.

Les Marocains et Marocaines sont présents non seulement en tant que présentateurs, journalistes et producteurs de contenu. Cependant, ils restent assez peu invités sur les plateaux télé ou à la radio en tant qu’experts même s’il s’agit d’un sujet qui concerne la jeunesse. Aussi, plus on avance dans l’âge, moins les femmes vont être visibles par rapport aux hommes. Les jeunes en situation de handicap sont quant à eux à peine visible dans les médias.

On a décliné les résultats du rapport en infographies, et ceux-ci seront mis en ligne avant la fin de l’année.

Les jeunes marocains sont-ils éduqués aux médias? Savent-ils correctement les utiliser?

Nos jeunes au Maroc n’utilisent pas forcément les médias dans toute leur potentialité ou de manière avertie. À partir du moment où le jeune n’est pas dans un environnement pratique et n’apprend que de manière assez classique et magistrale, il va avoir tendance à consommer les médias d’une manière très passive, sans se poser de question. Il peut peut-être aller vers des contenus qui vont renforcer ses positions, avec des clichés par exemple sur la religion, sur les femmes…

Ce phénomène n’est pas forcément lié au Maroc, c’est un problème qui est propre à notre époque et le flux important et très rapide d’informations ne contribue pas à améliorer les choses.

À l'heure de la multiplicité des canaux d'information, des fake news, de l'avénement des réseaux sociaux... comment peut-on les pousser à améliorer leurs connaissances dans ce domaine et à développer un esprit critique?

La participation au forum des trois ministères de la communication, de la jeunesse et de l’éducation, ainsi que d’autres institutions étatiques, est déjà une première étape. Cela prouve qu’il y a une véritable prise de conscience, une envie de développer une politique dans ce domaine-là. Mais il est nécessaire d’avoir ensuite des actions concrètes en intégrant par exemple l’éducation aux médias dans les programmes scolaires mais aussi dans des programmes parallèles au sein de clubs de la citoyenneté, des maisons des jeunes…

La HACA a maintenant inscrit cette question-là dans ses prérogatives en tant que régulateur. Elle devra donc encourager les médias à produire et mettre en place plus de contenus éducatifs destinés aux jeunes.

C’est un impératif aujourd’hui dans le contexte marocain de former les jeunes aux médias et à l’information. Si les jeunes ne sont pas outillés pour comprendre et maîtriser les médias, savoir comment ils fonctionnent et comment l’information est produite, ils peuvent aller vers des contenus malveillants, violents… Un jeune qui est déjà sensibilisé à cette question veillera à multiplier ses sources, à comparer si une information lui parait douteuse et à faire attention au type d’information qu’il consomme ou qu’il relaie.

Quel serait aujourd'hui le défi le plus urgent à relever?

Le plus grand défi pour la jeunesse marocaine demeure aujourd’hui l’esprit critique. Nous devons redynamiser les méthodes d’apprentissage et d’enseignement au niveau de l’école et d’autres structures de jeunesse. Pour concrétiser une action nationale, l’engagement des institutions, notamment le ministère de l’Éducation nationale, est nécessaire, tout comme l'est l’engagement des médias eux-mêmes qui devraient développer plus de contenus à vocation citoyenne pour participer à forger cet esprit critique et développer la culture générale des jeunes.

Des collaborations entre les différents acteurs, publics et privés devraient être créées par exemple entre un média national et une académie où l’on inviterait des jeunes à visiter une radio pour voir comment elle fonctionne, ou que la radio en question puisse organiser des activités au sein de l’école… Ce sont des choses qui se font dans d’autres pays et qui donnent de vrais résultats.

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